Ce ne sont que quelques gouttes de pluie, suivant librement les arabesques dessinées par Sally Hawkins sur la vitre d’un autobus, au mépris des lois de la gravité. Ce plan, l’un des plus poétiques de La Forme de l’eau, le film de Guillermo del Toro en lice pour treize Oscars ce dimanche à Hollywood, a été en grande partie réalisé en recourant à des images de synthèse. On le doit aux artistes de Mr. X, un studio d’effets spéciaux basé à Toronto, et dont les ordinateurs – comme ceux de centaines d’autres studios dans le monde – abritent tous leur indispensable version d’Houdini… Non pas le légendaire prestidigitateur, mais un logiciel avec sa magie bien à lui, un sésame ouvrant les portes de tous les effets spéciaux possibles et imaginables.

«Sans les artistes d’effets spéciaux, je ne serais rien. Ce sont eux les peintres, je n’ai créé que le pinceau.» On apprécie la modestie de Mark Elendt, le père d’Houdini et de sa ribambelle d’équations et d’algorithmes. Mais il a tort. La preuve en a été fournie de fort belle manière par l’Académie des arts et des sciences du cinéma: le 10 février dernier, à Los Angeles, elle a remis au mathématicien un Oscar du Mérite, pour avoir «influencé l’évolution de l’industrie du cinéma dans son ensemble». Le Canadien de 54 ans, originaire de Toronto, rejoint dans la légende de Hollywood les inventeurs de la pellicule couleur Kodak, du son Dolby, des caméras Panavision, de la technologie Imax, ou encore de l’enregistreur Nagra, le Polonais et Romand d’adoption Stefan Kudelski.

Art fondamentalement technique

Trois jours après la cérémonie, en chemise hawaïenne dans le lobby d’un hôtel de Beverly Hills, Mark Elendt se demande, en bon scientifique pragmatique, comment sa statuette va passer le contrôle à l’aéroport. «Elle va sûrement biper au portique. Mais je ne la mettrai pas en soute, elle reste avec moi! J’ai pris des photos de la cérémonie, au cas où on me poserait des questions.» Aux dernières nouvelles, l’Oscar est arrivé sain et sauf à Toronto et trône aujourd’hui «derrière une vitre pare-balles, protégé par un rayon laser et des douves infestées de requins».

Son idée de génie, qui fait la force d’Houdini depuis un quart de siècle, est d’avoir entré dans la mémoire du logiciel les lois de la physique

Les Oscars Sci-Tech, décernés depuis 1931, sont presque aussi anciens que leurs glorieux aînés, les Oscars artistiques, nés deux ans plus tôt. L’Académie a mis un point d’honneur, dès ses origines, à promouvoir les avancées scientifiques d’un art fondamentalement technique. «C’est une reconnaissance considérable, car il y a peu de récompenses pour la science dans l’industrie du cinéma», explique le Canadien. «Et quand on y pense, Houdini et toutes les technologies récompensées aux Oscars Sci-Tech sont probablement responsables de plus de minutes de films que n’importe quel acteur.»

Le cinéma a par contre failli ne jamais bénéficier des talents de Mark Elendt, qui se voyait plutôt biologiste marin pendant ses années lycée. Une lubie vite abandonnée quand l’adolescent découvre à la fois les ordinateurs et la géométrie fractale du mathématicien franco-américain Benoît Mandelbrot – dont les travaux ouvriront la voie aux premières images de synthèse d’éléments naturels, comme les nuages ou les flocons de neige. «J’adorais l’idée d’utiliser l’ordinateur pour faire de l’art», se souvient ce fils de graphiste. «J’ai toujours admiré le processus créatif. Mais je ne suis pas un artiste.»

Hamburgers dansant

Aussi lents et rudimentaires furent-ils, les ordinateurs de l’époque avaient le goût irrésistible de la nouveauté. Et pour un avide lecteur de science-fiction comme Mark Elendt – «existe-t-il un autre genre littéraire?» rigole-t-il –, ils étaient la porte vers le futur. Le jeune homme se prend de passion pour la programmation, se lance dans des études de mathématiques et d’ingénierie, et finit l’Université par une année d’infographie. Mais à la sortie, personne ne l’attend. Il rejoint, sans enthousiasme, le service informatique d’une compagnie d’assurances.

«C’était la fin des années 1980, il n’y avait que six compagnies d’images de synthèse dans le monde. Et Hollywood développait ses propres systèmes dans son coin», se souvient-il. Il parvient cependant à travailler en free-lance pour le studio canadien Side Effects Software, après ses heures de bureau. Son premier effet spécial consistera à «poser des graines de sésame sur des hamburgers en train de danser», avec un ordinateur à 60 000 dollars moins puissant qu’un smartphone. «J’étais le plus heureux des hommes», dit-il. Un an plus tard, il est embauché par Side Effects, qu’il ne quittera plus. Il y crée Houdini sur les cendres de Prisms, le logiciel maison.

Oublier le monde

Son idée de génie, qui fait la force d’Houdini depuis un quart de siècle, est d’avoir entré dans la mémoire du logiciel les lois de la physique, de la première à la dernière équation. Houdini est ainsi capable de calculer et reproduire, avec une précision scientifique, une chevelure en apesanteur, la formation d’un tsunami ou la puissance d’une déflagration. «Bien entendu, les artistes d’effets spéciaux peuvent bouger les curseurs pour s’affranchir des lois de la physique et obtenir le rendu visuel de leur choix», observe Mark Elendt.

C’est très simple: si les effets spéciaux sont réussis, je ne les vois pas et n’y pense même pas

Mark Elendt

Le logiciel a atteint un tel niveau de sophistication qu’il a même permis de produire, pour le film Interstellar de Christopher Nolan, l’image inédite et «scientifiquement vraie» du halo de lumière autour d’un trou noir, à partir des équations du Prix Nobel de physique Kip Thorne. L’astrophysicien avait été sidéré par l’expérience. Houdini est aujourd’hui présent dans tous les studios d’effets spéciaux de la planète et Mark Elendt a perdu le compte des films ayant utilisé sa technologie, «d’autant que certains studios ne veulent pas dire qu’ils utilisent notre logiciel». Et si les effets les plus spectaculaires ont souvent les faveurs du public, ses préférés à lui sont les plus simples «ceux que l’on ne remarque pas forcément», comme dans La Forme de l’eau.

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Cinéphile, Mark Elendt? Avec un œil aussi aiguisé et une propension certaine au décorticage des images, on pourrait le croire blasé face au grand écran. Il n’en est rien. En vrai «passionné de cinéma qui ne regarde pas la télé», il est capable du même émerveillement devant la somptuosité visuelle de Blade Runner 2049, sorti il y a quelques mois, que devant l’épisode 1 de Stars Wars (1977) ou le «révolutionnaire» Toy Story (1995), premier long-métrage d’animation entièrement en images de synthèse. «C’est très simple: si les effets spéciaux sont réussis, je ne les vois pas et n’y pense même pas. Je me laisse glisser dans l’histoire et j’oublie le monde.»