Michel Houellebecq n’a pas commenté la révolte des «gilets jaunes». Combien de journalistes, critiques littéraires ou non, ont pourtant essayé? «Un magazine lui a même proposé de réaliser un reportage sur les ronds-points, aux côtés des manifestants, mais il n’a pas voulu en entendre parler», nous raconte un auteur de leur maison d’édition commune, Flammarion. Pas étonnant. Son nouveau roman Sérotonine, écrit bien avant que la France ne s’enflamme, semble avoir de nouveau tout compris et tout anticipé. Après la mainmise présumée de l’islam sur la société française dans Soumission (publié le 7 janvier 2015, jour du massacre de Charlie Hebdo), place à la colère des provinces en quête éperdue d’identité et de dignité…

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Que Houellebecq colle si bien à son époque n’est qu’une apparente surprise. L’écrivain, reclus et très critique envers les politiques, a toujours, depuis Extension du domaine de la lutte (1994) mis les mécanismes de pouvoir au centre de ses romans. Son court passage, au début des années 1990, à l’Assemblée nationale française où il intégra (sur concours) le service informatique, a laissé des traces. Houellebecq sait mieux que quiconque décrire les liens de dépendance et les éléments qui les nourrissent. La drogue, le sexe, l’argent, la religion…

Maniaque du détail

Côté pile, un écrivain hors de l’actualité qui, selon son ami Guillaume Nicloux, cité par Le Journal du Dimanche, «vit dans un temps suspendu et ne s’accorde pas aux autres». Côté face, un maniaque du détail, dont les galeries de personnages ressemblent fort à ceux que vous croisez à Paris, dans le quartier des ministères. Houellebecq, portraitiste des ombres: «Il avait déjà sa tête de Droopy schopenhauérien, la diction lasse de Pierre Desproges et une cigarette fichée entre l’annulaire et l’auriculaire», racontait en 2010, au sujet de leur première rencontre, l’écrivain Frédéric Beigbeder au Figaro.

Tabac, goût de la déprime mise en scène et humour noir cinglant: quoi de plus français? «Il dit des choses à une époque où les hommes politiques ne disent plus rien. C’est sa force», expliquait en 2017, lors d’une conférence, l’éditrice de Flammarion Teresa Cremisi.

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Le goût de la revanche

L’autre atout de Houellebecq dans le paysage politico-culturel est d’échapper aux chapelles et aux manœuvres de cour. En septembre 2018, son mariage surprise avec sa compagne chinoise n’a fait l’objet d’aucun raout médiatique, même s’il portait, pour l’occasion, chapeau melon et cravate. L’auteur s’est construit sans l’aide des relais parisiens, publié pour la première fois par le petit éditeur-libraire Maurice Nadeau, décédé en 2013. La couverture d’origine d’Extension du domaine de la lutte reste d’ailleurs d’actualité. Une façade grise en verre d’un immeuble de bureaux. Anonyme. Sans humanité. Ce que ne supportent plus beaucoup de travailleurs provinciaux qui passent de leurs voitures à leurs bureaux. L’impression d’un mur dressé entre les hommes par l’économie nécessairement aveugle.

Vient l’ultime rapprochement entre Michel Houellebecq et ce monde de la politique qu’il prétend exécrer: la rancune. Le goût de la revanche. Son premier découvreur littéraire, Dominique Noguez, est sorti de son cercle d’amis depuis la parution d’une biographie non autorisée de l’écrivain, qu’il aurait alimentée en informations. Ce romancier, qui passe de nouveau beaucoup de temps à Paris où il reçoit parfois en pyjama, est un exécuteur. Il tue l’espoir sans ménagement. Houellebecq aime jouer à «Jupiter» avec ses personnages. Car comme dans toute comédie du pouvoir, la seule issue possible de ses intrigues est: soit renoncer et se soumettre. Soit disparaître.