HOMMAGE

H.P. Lovecraft, dessiner l'innommable

A l'initiative de Mix & Remix, la Maison d'Ailleurs à Yverdon montre près de 500 dessins illustrant des fragments de l'auteur d'épouvante Howard Phillips Lovecraft. Des visions souvent surprenantes.

La seule perspective, donc, est de devenir fou. Une fois que le secret de l'évolution est levé, l'illusion de la réalité démasquée, et que la vérité sur la condition humaine est connue, il ne reste qu'à perdre la raison. Cet effroi devant l'indicible est la marque de Howard Phillips Lovecraft, né en 1890 et décédé il y a juste 70 ans. Auquel la Maison d'Ailleurs, à Yverdon, rend un hommage surprenant.

Howard Phillips Lovecraft, HPL pour les intimes. Qu'il n'a jamais eus, hormis un furtif mariage. Santé chétive, ascendance familiale chargée, et l'écriture comme l'espace de ses hantises.

Une soixantaine de nouvelles ainsi qu'un court roman, souvent écrits d'une plume ampoulée et généreuse sur les adjectifs. Pour décrire l'horreur, le vide absolu de l'homme contemporain face aux forces cosmiques et immémoriales. Une mythologie personnelle que le reclus de Providence offrait volontiers aux autres auteurs, avec ses villes imaginaires, dont Arkham, et ses effrayantes divinités, de Cthulhu à Nyarlathotep. Une odeur de soufre, de racisme et de positions d'extrême droite, image corrigée depuis par la publication de certaines lettres tardives. Un écrivain inconnu de son vivant, mais qui marque à jamais la littérature d'épouvante.

C'est à Mix & Remix que revient l'initiative de l'hommage yverdonnois. Le dessinateur de presse est un amateur tardif, venu à Lovecraft via Houellebecq. Il a une manière bien particulière de décrire son attachement à l'auteur: «Son œuvre agit comme une drogue, peut-être parce qu'elle est parfaitement désincarnée: elle ne comprend ni argent, ni amour, ni sexe. Juste un effet glacial, et répétitif.»

Il y a pourtant, aussi, «la sympathie du personnage»: l'auteur de 100000 lettres conseillait les jeunes écrivains, récrivait des textes, offrait ses idées à qui les voulait.

Bien sûr, l'offrande au maître, de la part de Mix & Remix et du directeur du musée Patrick Gyger, devait reposer sur l'image. Les concepteurs de l'exposition ont ainsi adressé à des illustrateurs, auteurs de BD et artistes visuels le Livre de raison, une série de fragments, idées de nouvelles, notations de rêves, fulgurances avant l'oubli, que l'écrivain a tenu durant près de vingt ans.

Dans ce bréviaire, avec une urgence dans l'effroi, cette simple note, par exemple: «Un chien vampirique». Ou: «Inquiétante conviction que la vie dans son ensemble est un rêve décevant, derrière lequel est tapie une horreur sinistre.»

Cent artistes ont répondu à l'appel de la Maison d'Ailleurs, une moitié de Suisses, de nombreux Français, ainsi que des talents venus d'Allemagne et des Amériques. Citons Caza, Bénédicte, Tom Tirabosco ou Cosey. Chacun s'empare d'une phrase du Livre de raison, voire de plusieurs: certains ont livré une dizaine de dessins. Au total, l'exposition, copieuse, compte au moins 480 illustrations - Patrick Gyger a cessé de compter.

Le premier niveau de la Maison d'Ailleurs est consacré aux œuvres en noir-blanc, puis la couleur reprend ses droits. La multitude de points de vue nourrit une diversité étonnante, même passionnante. Elle montre comment une œuvre aussi singulière, et ténébreuse, que celle de HPL peut être réfléchie, malaxée, retournée, détournée.

Il y a, c'est déjà une surprise, de l'humour dans ces doux tributs à l'auteur de Par-delà le mur du sommeil. Manière de désamorcer le potentiel horrifique: «La porte!» crie du fond de son trou un revenant dont la tombe est ouverte. Ou un rire comme la politesse du désespoir abyssal qui habitait Lovecraft.

Hormis quelques monstres canoniques, on est loin de l'imagerie tentaculaire déployée dans les années 1980 par le jeu de rôle L'Appel de Cthulhu. Cette diversité des lectures, dont certaines viennent d'illustrateurs de livres pour enfants, constitue l'un des paradoxes de Lovecraft, résume Patrick Gyger: «Il n'a cessé de dire que la réalité est illusoire tout en produisant ses propres illusions... Et une tradition de l'imagerie lovecraftienne s'est développée à son insu, lui qui ne parlait que de choses innommables, et qui ne décrivait pas, ou peu, ses monstres.»

L'exposition propose en outre un film d'Arte sur l'écrivain, des fictions interactives, un film parodiant les muets expressionnistes conçu par la H.P. Lovecraft Historical Society. Ainsi qu'un élégant catalogue comprenant des petits textes originaux de grands noms de la science-fiction actuelle, tels que James Morrow, Christopher Priest ou Terry Bisson. Evidemment, la célébration de la Maison d'Ailleurs est baptisée «L'expo qui rend fou». Il ne pouvait en être autrement.

L'expo qui rend fou, Maison d'Ailleurs, Yverdon, jusqu'au 6 avril 2008. Vernissage samedi 27 à 18h. Expo dès dimanche 28 à 12h. Rens. http://www.ailleurs.ch.H.P. Lovecraft dans «Sonar», Espace 2, dimanche dès 20h.

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