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Les toiles de H. R. Giger, à la fois solennelles et malsaines, témoignent d’une vision puissante sur le rapport de l’homme à son environnement.
© Matthias Belz

Exposition

H.R. Giger en ses ténèbres

Le peintre suisse et père de la créature d’Alien connaît une expo à Nantes où son œuvre, absente des livres d’histoire de l’art, se découvre dans ses obsessions et poésies crues

Hasard des calendriers. Alors qu’Alien: Covenant, sixième volet de la franchise inaugurée par Ridley Scott en 1979 a récemment percé les écrans, le Lieu unique (LU) propose une rétrospective sélective de l’œuvre de H.R. Giger, créateur de la créature reptilienne extraterrestre. Imaginé peu après la mort en 2014 de l’un des plus célèbres artistes helvètes au monde, l’événement questionne sa place dans la pop culture du XXe siècle. Pétrifiant.

L’espace d’exposition est vide quand on y pénètre. Vaste périmètre nu surmonté de structures métalliques, l’endroit sobrement éclairé offre à voir un étrange mobilier, des sculptures menaçantes et un ensemble de cimaises rassemblées en cercle. Gravures, croquis, études, toiles réalisées à l’acrylique ou à l’aérosol y attendent. Malsaines, tragiques, solennelles, elles dévoilent à qui les approche leurs suites de phallus menaçants, de figures féminines sanctifiées ou dévastées, de créatures abjectes et hurlantes, d’entrelacs d’organismes et de machineries gris fusil… Pas un bruit autour. Pourtant, ce périmètre tout entier paraît hurler.

Boudé par l’histoire

On ne sort pas indemne de cet hommage rendu à Hans Ruedi Giger. Les travaux du plasticien culte ont beau avoir été largement popularisés et réinterprétés suite au succès d’Alien quarante ans plus tôt, ses visions fantastiques et dérangeantes s’impriment pour longtemps dans l’esprit de qui les contemple.

Pour autant, malgré la critique radicale qu’il offre d’une société postindustrielle dans laquelle l’humain se découvre broyé par la technologie, le natif des Grisons est toujours curieusement boudé par l’histoire officielle de l’art du siècle passé. «Avant Alien, Giger est largement collectionné, explique l’historien et curateur suisse Patrick Gyger, directeur du LU. Après son Oscar en 1980, le monde de l’art refuse soudain de le voir comme un créateur «sérieux». Une injustice quand on comprend qu’il compte parmi ceux qui ont le mieux senti et restitué les tensions du siècle passé.» Et l’événement nantais d’offrir le panorama soigné d’une œuvre mutante traversée de visions spéculatives terrorisantes. Non pas une débauche pornographique de fantasmagories traumatiques, comme il fut parfois dit. Mais une méditation puissante sur les rapports contemporains entretenus par l’homme avec son environnement.

L’humain dévoré

Dado, Dali et Jérôme Bosch coincés dans une «caverne de déraison» en compagnie de H.P. Lovecraft ou d’un Freud sous LSD. En précipité, et à ceux qui méconnaissent ses travaux, c’est ce qu’évoque l’art de Giger. Un ensemble d’une densité suffocante où le symbolisme, l’hybride et la violence s’entrelacent, offrant la vision désespérée d’un siècle agonisant. «Chez lui, il n’est pas trace de cynisme, précise Patrick Gyger. A la ville, il était aimable, généreux, lettré, sociodépendant aussi. Le style «biomécanique» qu’il a créé s’appréhende comme une volonté de bâtir une mythologie à l’heure du transhumanisme.»

En produisant abondamment pour l’industrie, il est devenu mainstream et s’est décrédibilisé auprès des musée

Cette critique, l’ancien étudiant en architecture la développe dès les années 70, période faste durant laquelle il participe à l’adaptation cinématographique avortée du Dune d’Alejandro Jodorowsky, multiplie les projets pour Hollywood – pour la plupart abandonnés – puis embrasse ostensiblement le marché: ouverture d’un musée et d’un bar en Gruyères, participation à la conception de jeux vidéo, réalisation de pochettes d’albums, de design de montres, de mobilier… «En produisant abondamment pour l’industrie, il est devenu mainstream et s’est décrédibilisé auprès des musées, résume Patrick Gyger. Après ça, on n’a plus vu ou reconnu son génie technique, ses intuitions puissantes et l’hyper-cohérence de son travail.»

Au LU, s’interroge alors la juste place d’H.R. Giger. En ne laissant apprécier que deux pièces préparatoires tirées d’Alien, l’événement pose un regard frais sur une œuvre érudite, techniquement époustouflante et aux motifs parfois choquants, mais dont on s’étonne ici de découvrir ce qu’on ignorait d’un homme sa vie durant terrifié par la nuit: une douloureuse poésie.



H.R Giger, Seul avec la nuit, Lieu Unique, Nantes, jusqu’au 27 août 2017. Site officiel: www.lelieuunique.com


Patrick Gyger porté vers l’ailleurs

Curateur de l’expo majeure actuellement consacrée à la science-fiction à Londres, l’historien suisse est aussi à la tête du précieux Lieu unique de Nantes. Rencontre.

«Grosse saison», souffle-t-il en s’installant sur la terrasse du Lieu unique (LU) dont il est depuis six ans le patron. Une semaine plus tôt, Patrick Gyger inaugurait au Barbican londonien l’événement Into the Unknown. A peine rentré, se bouclait l’hommage rendu à H.R. Giger. Dans deux jours, ce sera Athènes. Entre-temps, cet historien médiéviste de formation aura été fait Chevalier des arts et des lettres par le Ministère français de la culture qui, d’ailleurs, l’a rencardé à Paris prochainement. Pour l’ancien boss de la Maison d’Ailleurs d’Yverdon, grosse saison, vraiment…

De combat

Ce portrait pourrait être celui d’un homme pressé. Ce serait un peu court, surtout injuste au regard du pedigree et des ambitions qui animent l’intéressé. Présence magnétique, traits comme taillés au sabre, élégance un peu punk, Patrick Gyger s’approche d’abord en érudit, spécialiste renommé de l’histoire de la S.-F. et observateur attentif des mondes nouveaux. On venait à sa rencontre un poil intimidé. Mais lui, alors que passent le saluer l’auteur Norman Spinrad ou le cinéaste Marc Caro, de nous mettre sitôt à l’aise («Tu bois quoi?»), acceptant plus tard de raconter de ce ton direct qu’il possède sa mission au LU: «On tente de façon illusoire de modifier le regard des gens pour qu’eux-mêmes changent leur environnement. Je crois que ne pas agir, c’est quitter le monde.» Et de citer alors une phrase de Baudelaire dont il est lecteur fidèle: «Je sortirai quant à moi satisfait d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.»

De cette première rencontre avec Gyger, on s’échappera tard. D’abord parce que traîner avec ce garçon est un sport fort plaisant, mais de combat, où les banalités sont ignorées et la marche du monde dans ses antagonismes sans cesse passionnément questionnée. Ensuite parce que le LU n’est pas un endroit duquel on s’arrache volontiers. Le pouls d’une ville bat ici, comprenez. Une idée haute, noble, du rôle que la culture joue auprès de la communauté se questionne «363 jours par an» dans cet observatoire du monde, «fabrique du futur et espace pour les arpenteurs de la marge», selon Gyger. Et la marge, disait Godard, c’est ce qui tient les pages!

Non rationnel

Petite gueule de bois au matin en retrouvant Patrick face au Lieu unique encore désert. Lui affiche beau, chapeau et cuir sur le dos, nous entraînant dans l’ancienne usine des biscuits LU déclarée Scène nationale en janvier 2000. On découvre un vaste hall comprenant bar, restaurant, librairie, large salle modulable, théâtre et hammam. Aux étages, un dédale d’ateliers polyvalents. «Il existe nombre d’endroits dédiés à des formes artistiques établies, explique Gyger. Ce qui m’intéresse, c’est de piloter un espace singulier et novateur dans sa nature et sa programmation.» Et à travers lui de tendre vers l’ailleurs, d’interroger l’inconnu, «d’extrapoler sur le présent et d’envisager nos futurs».

La science-fiction comme refuge

Cette fascination pour «le décalage, l’invention», Patrick Gyger la porte depuis son arrivée à Rolle à 8 ans. Grandi au Brésil, il fait l’expérience du déracinement. «Face à ce choc, la science-fiction a été un refuge et une échappatoire, concède-t-il. Sa littérature ou son cinéma m’ont offert des visions inédites et un élan nouveau.» Passé des études d’histoire à Lausanne et la direction durant onze ans de la Maison d’Ailleurs – à quoi s’ajoutent un nombre ahurissant d’expos, festivals ou créations –, le quadra jeune papa et Vendéen d’adoption travaille au quotidien à mettre à la portée de chacun «des questionnements, expressions ou formes peu vus ailleurs, et non rationnels.» Pourquoi? Parce que, enseigne George Orwell, l’irrationnel est seul en mesure de perturber un système.

«Ce n’est qu’aux inventeurs que la vie est promise», écrivait le poète André Chénier. La phrase se découvre sur la page d’accueil du site web du LU. On ne demande pas qui l’a découverte, puis hissée en loi première d’un espace conçu pour questionner, explorer et réenchanter un réel devenu incertain, comme désagrégé. Patrick Gyger, peut-être…

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