Musique

Hugh Coltman, un bluesman anglais à La Nouvelle-Orléans

«Voix de l’année» aux Victoires du jazz, le chanteur a enregistré son nouvel album dans un ancien temple presbytérien

Nul office n’y a été célébré depuis plus de treize ans, mais la façade néogothique de la Third Presbyterian Church a retrouvé sa splendeur. Sans que la musique se soit tue, bien au contraire. Le 29 août 2005, ce temple à la lisière des faubourgs de Tremé et de Bayou Saint-Jean a payé sa situation géographique après le passage de Katrina qui a dévasté La Nouvelle-Orléans. Là, l’ouragan, une fois n’est pas coutume, n’y est pour rien: la décision de fermer le lieu de culte fut prise un an avant la catastrophe par les dix-huit derniers membres de la congrégation.

Une voix puissante, riche de fêlures

En guise de paroissien, un étranger à banane observe une pause cigarette devant la porte blanche de l’édifice, reconverti en ­studio d’enregistrement. Hugh Coltman est chanteur et musicien, qualités dont ­ «Crescent City» ne manque pas. S’il est ­inconnu des autochtones, il l’est moins du public francophone puisque les Victoires du jazz l’ont récompensé en octobre 2017 au titre de «voix de l’année» pour avoir exhumé le répertoire le moins sentimental de Nat King Cole. Sa voix, puissante, riche de fêlures, est une des plus belles que compte l’Hexagone, et peu importe que le sujet soit britannique – mais résidant à Montreuil, Seine-Saint-Denis. Elle n’est pas de celles que l’on détecte lorsqu’un membre d’un jury de ­télécrochet fait pivoter son fauteuil devant les caméras. Forgée dans la lumière autant que dans l’obscurité par l’expérience du blues et l’amour des musiques américaines, elle devait, tôt ou tard, ­conduire son détenteur dans ce ­berceau et creuset qu’est La Nouvelle-Orléans.

Le chanteur et harmoniciste de The Hoax – groupe qui a rendu hommage à B.B. King en octobre 2014, quelques mois avant la mort du guitariste – est en ville afin d’y enregistrer un quatrième album solo, qu’il devait baptiser Who’s Happy? Avant sa sortie le 2 mars. Les séances (sur six journées), qui se sont déroulées huit mois plus tôt, en juin 2017, ont rapidement été contrariées par une sale toux. «J’ai chopé un truc avec la clim. Et j’ai des cristaux dans l’oreille», se plaint l’infortuné Coltman, d’emblée contraint de différer ses prises de voix. Ce qui lui laisse le loisir de se concentrer sur le vaste reste, la mise en place d’une dizaine de compositions originales qui doivent se parer de la fantastique, sinon fantasmatique, couleur ambiante. Sans que l’on se croie à Mardi Gras.

«Il y a une drôle de vibe ici»

Sur la recommandation du clarinettiste Evan Christopher, qui a séjourné à Paris après Katrina, Coltman a retenu le studio ­Esplanade. Celui-ci a ouvert ses portes en 2013 dans la Third Presbyterian Church, après deux années de travaux menés par son propriétaire, Misha Kachkachishvili, un ingénieur du son venu, comme son nom l’indique, de Tbilissi (Géorgie), il y a une vingtaine d’années. C’est ainsi que l’église laissée à l’abandon, sans fenêtres ni toit, a repris vie. Qui dit Nouvelle-Orléans dit inévitablement cuivres. Coltman a donc recruté un quatuor de pointures domestiques. Première ­impression? «Il y a une drôle de vibe ici. C’est très, très lent. Dans un premier temps, on te répond «super idée» et puis, longtemps après, «c’est OK pour les dates». Sans jamais parler des sous.» Attitude laid-back. Le tarif s’établit à 500 dollars par jour et instrumentiste – contre de 500 à 800 euros en France, auxquels s’ajoutent les charges.

«Tu sens que c’est un peu syndical, ils se cassent à 17h, car ils ont souvent un concert dans la soirée, mais j’ai réussi à former un groupe pour une semaine, s’enthousiasme le meneur. Pour la mise en route, on a ­commencé avec «Daydream», de Lovin’Spoonful. C’est Freddy qui a eu l’idée. En trois prises, c’était torché.» Freddy? Pas la terreur griffue du cinéma, mais un échalas aussi taciturne que Coltman peut être volubile: Freddy Koella, guitariste au CV aussi long que le bras qui court sur le manche de sa Gibson. ­Doublé d’un des plus fins connaisseurs ­français de la scène américaine en général et louisianaise en particulier.

J’avais envie d’avoir de l’espace, d’entendre batterie, cuivres et piano dans une même pièce

Hugh Coltman

Ce Mulhousien établi à Los Angeles, ancien accompagnateur du chanteur et accordéoniste de zydeco Zachary Richard («Travailler c’est trop dur») et membre improbable de ­Cookie Dingler au temps du mégatube Femme libérée, a quitté l’Alsace à 21 ans pour La Nouvelle-Orléans. Il devait y séjourner près de dix ans, complice de Willy DeVille, avant de tourner avec Bob Dylan en 2003-2004. «Hugh m’a demandé de l’aider pour ­coréaliser son disque sans savoir que j’avais vécu ici, glisse Freddy Koella. J’ai accepté, car c’est tout ce que j’aime faire: bricoler, ­mettre les choses en place. J’ai un côté obsessif, ­maniaque.»

Un deuxième Français est de l’aventure: le batteur Raphaël Chassin, partenaire de longue date de Coltman, aux états de service variés puisque ce Neversois, réputé pour son goût du matériel vintage, a joué avec Salif Keita, Vanessa Paradis, Miossec ou Johnny Hallyday – y compris sur quelques titres ­posthumes de la défunte «idole des jeunes». «Je n’aurais pas osé si ça avait été pour ­reprendre des standards de La Nouvelle-Orléans, dit-il. Mais là, ce sont des compos, il y a une touche personnelle à apporter.»

«Une sorte de nombrilisme»

«J’avais envie d’avoir de l’espace, d’entendre batterie, cuivres et piano dans une même pièce», explique Hugh Coltman. Aujour­d’hui on peut tout faire chez soi, ce qui nourrit une sorte de nombrilisme.» Pour que l’effet Nouvelle-Orléans joue à plein, Freddy Koella lui a conseillé de ne pas réaliser de maquettes, pour créer in situ. Coltman s’est donc contenté d’ébauches stockées sur son téléphone portable, qu’il ne fait pas écouter. Son cahier, avec les textes et les grilles d’accords, suffit.

Devant les hauts tuyaux d’un orgue jadis offert par le magnat de l’acier Andrew Carnegie, la fanfare découvre ces chansons pratiquement au moment de leur enregistrement. Coltman les présente tout de même une fois – et une seule – en plaquant les accords sur sa guitare. «Les gars ont ­besoin d’entendre la mélodie, pour que l’un prenne la tierce, l’autre la quinte.» Cela semble en effet le minimum. S’ensuit un «balayage» collectif, puis le «chef» du ­pupitre, Matt Perrine, écrit l’arrangement pour cuivres sur son ordinateur avant de le distribuer à ses camarades, Ray Moore (clarinette et saxophones), Dave Boswell (trompette) et Rick Tolsen (trombone). Lui souffle dans un sousaphone, instrument dont le volumineux pavillon mérite explication: «Du nom de son commanditaire, John Philip Sousa, compositeur de la marche nationale «The Stars and Stripes Forever». C’est un tuba sanglé, il permet donc de jouer en marchant et tient le rôle de la basse dans les ­fanfares de La Nouvelle-Orléans.»

«Typiquement local»

«Ce que nous faisons est typiquement local, ajoute Dave Boswell. La trompette est la voix lead, la clarinette tourne autour et le ­trombone conclut la phrase par des glissandos. C’est ce qu’on appelle le tailgate, ainsi nommé parce que le tromboniste devait ouvrir le hayon pour s’asseoir à l’arrière du chariot sur lequel défilait l’orchestre. C’est une conversation simultanée entre trois solistes. Il faut être très attentif à son environnement, agir et réagir, improviser.» Hugh Coltman est venu chercher ce son spécifique, né à ­l’époque des calèches et des bateaux à roues à aubes, dont le plus éminent représentant fut le tromboniste Kid Ory.

«Il y avait un petit bagage familial jazz, par ma mère qui avait quelques disques, Nat King Cole et Kind of Blue, raconte le chanteur. Plus tard, après avoir vu Paris, Texas, j’ai acheté Chicken Skin Music de Ry Cooder, un disque un peu zydeco, et je suis remonté à la source. J’ai voulu découvrir d’où tout cela ­venait, comment le blues s’est transformé en jazz, et forcément ça mène à King Oliver, Kid Ory, Clarence Williams… Mais c’est la série Treme qui m’a envoyé directement ici. Freddy m’a dit: «Je comprends ton respect pour tout ça, mais il ne faut pas que tu fasses une carte postale.» C’est pas évident, car je suis fan de cette musique.»

«C’est pas parce que tu as des cuivres qu’il faut tartiner partout», met aussi en garde Koella. Le binôme a bien conscience d’évoluer sur le terrain de jeu des souffleurs, et doit veiller à ce qu’il ne se transforme pas en zone de confort. «Les gars, c’est super, mais dans le premier couplet, quand ça passe de mineur à majeur, c’est un peu bordélique», ose Coltman, avant que Koella ne reprenne le clarinettiste: «Ray, c’est trop jazz champagne, tu peux essayer de sonner comme Sidney Bechet? Lâche-toi sur le refrain!»

L’ombre de Marie Laveau

Ne jamais oublier que le client est roi. Même derrière cette console de 48-pistes, qui a mixé en 1985 les voix des stars de We Are the World quand elle était installée aux studios A&M de Los Angeles. Là, on est loin d’une telle superproduction. «J’ai toujours peur quand je fais une chanson de la perdre en bossant trop dessus», confie Coltman. Who’s Happy? sera donc organique et brut comme du Tom Waits avec les guitares en clair-obscur de Koella, les peaux bien timbrées et frappées aux mailloches de Raphaël Chassin et des cuivres centenaires.

Un instrumentarium au service de chansons d’un classicisme qui évite soigneusement le pastiche. Que ce soit pour le latin «­Civvy Street» (expression qui ne désigne pas une rue mais la «vie civile» à laquelle retournent les militaires), un «Sugar Coated Pill» de parade, le rhythm’n’blues de «Resignation Letter» ou «The Sinner» et «New Park Street», deux ballades pour les cœurs solitaires. ­Rentré à Paris, Coltman a ajouté «Hand Me Down», un folk bilingue en duo avec la chanteuse ­canadienne d’ascendance haïtienne, Mélissa Laveaux.

Et Marie Laveau, la reine du vaudou, censée reposer depuis 1881 au cimetière ­Saint-Louis? Son ombre plane sur «It’s Your Voodoo Working», une reprise du sexuel ­single («Je suis tombé amoureux de ton corps et de ton âme/Ma main est encore poisseuse et ma tête glaciale»), enregistré par le ­Louisianais ­Charles Sheffield en 1961. «Mais où t’as trouvé ça?» demandent les ­régio­naux épatés. «Dans un bar rockabilly français, près de chez moi», répond Hugh Coltman. Incrédulité. «Bon, ta voix est flinguée, mais c’est parfait pour chanter ça.»


Hugh Coltman, «Who’s Happy?» (Okeh/Sony Music).

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