Il y a tout d'abord le lieu de l'exposition, qui contemple le portail peint de la cathédrale de Sienne. C'est un ancien hôpital moyenâgeux qui abrite depuis peu plusieurs musées, d'histoire, d'archéologie ou d'art. L'exposition dédiée au Duccio, le génie du Trecento, a attiré 250 000 visiteurs et la prochaine, qui sera consacrée au Titien, devrait également attirer les foules. Entre ces deux monstres de l'histoire de la peinture, l'édifice propose depuis hier un art considéré comme mineur: la bande dessinée. Sauf que cette BD-là est plus que majeure et que, de surcroît, les organisateurs se sont concentrés sur les créations les plus picturales de l'artiste, le talentueux Hugo Pratt (1927-1995).

La présence dans un lieu aussi prestigieux du dessinateur vénitien, enterré à Grandvaux, dit plusieurs choses sur sa postérité. Tout d'abord l'efficacité de l'équipe qui, depuis Lausanne, met en valeur son œuvre et qui a réalisé la rétrospective de Sienne. Cette exposition, qui sera itinérante (Paris et Barcelone sont déjà au programme), est aussi une manière pour l'Italie d'accorder une pleine reconnaissance posthume à l'artiste, qui a longtemps été plus connu dans les pays francophones que dans son pays natal. Surtout, cette gratitude vise une part méconnue, mais essentielle, du travail de Pratt: son activité d'aquarelliste. Comme le souligne Patrizia Zanotti, l'ancienne collaboratrice du dessinateur, aujourd'hui gestionnaire de son travail, il ne s'agit pas d'établir une hiérarchie entre les albums de Corto Maltese et les aquarelles plus personnelles, comme s'il y avait la BD en bas et la peinture en haut. Il est simplement plus facile de saisir la technique hors pair du dessinateur – et de se rendre compte à quel point il était un grand artiste – dans les grandes feuilles aquarellées que dans les planches serrées à l'encre de Chine.

Loin d'être chronologique, l'exposition propose un périple dans les lieux de vie et d'inspiration de Hugo Pratt. Celui-ci a bourlingué partout ou presque, mais il a aussi beaucoup lu de littérature d'aventures et de voyage, en particulier les auteurs qui ont modelé son imaginaire: Stevenson, Conrad et London, ainsi que James Oliver Curwood, Zane Grey et Kenneth Roberts. Comme le note Umberto Eco dans sa préface aux Ethiopiques, «Pratt transforme en matériau de narration d'aventure sa propre nostalgie de la littérature et du même coup, la nôtre». Cet état d'indistinction, où le vécu s'entremêle au rêvé, est bien mis en évidence dans l'exposition, notamment par des bribes d'interviews filmées de Pratt («Je raconte toujours la vérité comme si c'était une histoire fausse», s'amuse-t-il à un moment donné).

Les films et animations sur écrans servent de transitions aux sept étapes de l'expo, qui sont autant de régions du monde: Afrique, Amérique du Nord, Pacifique, Asie, Occident du Nord, Occident du Sud et Amérique latine. Chaque section est illustrée par les originaux des BD qui s'y déroulent ou l'évoquent. Près de 500 œuvres originales – planches à l'encre de Chine et surtout aquarelles – explorent la production immense de Hugo Pratt, de ses débuts dans l'As de Pique en 1945 à son ultime aquarelle de l'été 1995. Mise en scène par le designer français Christophe Pillet, l'exposition évite l'alignement rébarbatif des œuvres. C'est une suite d'espaces aux densités variables: certains mettent en évidence quelques dessins exceptionnels, d'autres sont couverts de travaux, à l'instar des 163 planches en noir et blanc de La Ballade de la mer salée (1967), où le personnage de Corto Maltese fait ses débuts. Les œuvres inédites ou rarement vues abondent.

Dès l'entrée de l'exposition, non loin d'une Formule 1 de 1993 peinte par Hugo Pratt, on entend ce dernier noter qu'en bon Vénitien, l'eau a toujours été importante pour lui et que l'aquarelle lui est donc naturelle. A découvrir ses peintures légères, celles qui ont enrichi la réédition en couleurs de ses anciennes BD, ou ses carnets de voyage, cette maîtrise est une évidence qui ne dément jamais. Comme beaucoup de grands artistes, Hugo Pratt a tendu vers l'abstraction à la fin de sa vie, en tout cas vers une forme libre qui tirait profit du hasard et métabolisait toute l'œuvre passée. Il y a là comme une parfaite adéquation entre une technique et un homme, une rencontre de porosités, de mouvements, de dérives entre le monde et l'imaginaire.

Périple imaginaire, Hugo Pratt, Pallazo Squarcialupi-Santa. Maria della Scala, Sienne.

Jusqu'au 28 août 2005. L'exposition est trilingue italien, français et anglais. Rens. http://www.cortomaltese.com/EXPOSIENA/

Le premier catalogue raisonné de l'œuvre de Pratt, consacré à la production d'aquarelles, sort à l'occasion de l'exposition aux Editions Lizard. Un second volume, qui réunira les œuvres réalisées avec des techniques différentes, suivra plus tard.