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Un portrait de Corto Maltese (aquarelle et encre de Chine), pour la présentation du premier numéro de la revue italienne «Corto Maltese» en 1983.
© Cong SA

Bande dessinée

«Hugo Pratt dessinait les objets en ethnologue et les restituait en romancier»

Une exposition au Musée des Confluences de Lyon confronte avec bonheur les cases du créateur de Corto Maltese aux objets ethnographiques qui l’ont inspiré

A la sortie de l’exposition, on découvre une dernière citation d’Hugo Pratt, géant de la bande dessinée italienne décédé en 1995 à Grandvaux, qui se termine par cette confidence: «Passer ma vie dans un monde imaginaire a été mon île au trésor.» Un monde imaginaire certes, et quel monde, façonné par le démiurge qui a créé l’inoubliable Corto Maltese et tant d’autres aventuriers des sept mers et des cinq continents. Pourtant, et c’est presque un paradoxe, cet imaginaire est fortement imprégné de réalité. Surtout, il est bigrement documenté, avec un savoir né d’une curiosité insatiable, d’une culture autodidacte immense, d’une précision des références qui bluffe les spécialistes, et en même temps d’une liberté d’interprétation qui est le propre des grands créateurs.

A Lyon, au Musée des Confluences, une confrontation entre les objets ethnographiques, sources d’inspiration de l’artiste, et ses œuvres, planches originales et aquarelles, est magistralement mise en scène dans l’exposition Hugo Pratt, lignes d’horizons. Le ton est donné par une immense reproduction de la première case de La Ballade de la mer salée qui jaillit de l’obscurité, au seuil d’un sombre labyrinthe sans balisage, à l’image des voyages de Corto Maltese, et invitant à une errance quasi initiatique. L’image représente un catamaran des îles Fidji auquel répond un modèle réduit néo-calédonien du XIXe siècle d’un esquif en tous points similaire, hérité des trésors du musée et issu des collections des Œuvres pontificales missionnaires de Lyon.

Ethnologue, historien et romancier

Plus loin, alors qu’on perd vite le sens de l’orientation, on se retrouve au Mexique face à une tête colossale olmèque avec laquelle Corto converse dans , au-delà de la vraisemblance géographique. On bifurque vers l’Afrique avec cette parure éthiopienne reconnaissable dans Ann de la jungle ou ce bouclier en peau de vache porté par un guerrier dans Cato Zoulou. Après des détours par le Grand Nord canadien ou la pampa argentine en passant par les plaines et les grands lacs des Iroquois, Cherokees et autres Shawnees, on se laisse dériver une nouvelle fois vers les mers du Sud et cette autre embarcation menaçante, avec sa décoration de crânes ennemis tirée de Capitaine Cormorant, flanquée d’une tête de guerrier de Nouvelle-Guinée, ornée de plumes et de perles, provenant d’une collection privée.

Deux phrases lapidaires résument parfaitement le «système Pratt»: «Il dessinait les objets en ethnologue, parlait d’un événement en historien et les restituait en romancier. Parfois avec une rigueur documentée, parfois dans une liberté débridée.» Elles figurent dans le remarquable catalogue de l’exposition et sont signées par les deux commissaires invités, qui envisageaient depuis longtemps une telle exposition et ont fini par engager une réflexion commune avec le Musée des Confluences: Patrizia Zanotti, directrice de la société Cong, qui a été coloriste et collaboratrice de Pratt, et Michel Pierre, historien et spécialiste autant qu’ami du maestro.

Figures du réel

Près d’une centaine d’objets sont présentés dans l’exposition, dont les trois quarts proviennent des très riches collections du musée. Ils dialoguent avec 130 œuvres originales d’Hugo Pratt et une cinquantaine d’agrandissements géants. Ouvert en 2014, le Musée des Confluences a pour vocation une approche interdisciplinaire et un dialogue entre les sciences naturelles et humaines, de par les provenances disparates des collections dont elle est dépositaire, qui vont de fossiles exceptionnels de dinosaures aux premières cocottes-minute, pour aller dans les extrêmes.

On croise aussi dans les livres de Pratt, parmi les 390 personnages de papier auxquels le maître italien a donné un nom et une vie, des Jack London, Gabriele d’Annunzio, Hermann Hesse et bien d’autres personnalités surgies du monde réel. En point d’orgue à l’exposition, une immense galerie de portraits, extraits de cases en gros plan, constitue une planche géante en noir et blanc, face à un étal de revues bigarrées essentiellement argentines et italiennes où dessinait Pratt, jaunies par le temps, émouvantes, peu connues sous nos latitudes.

Influence hollywoodienne

Outre les masques et autres objets ethnographiques, l’exposition présente en introduction les sources d’inspiration littéraire, cinématographique et dessinée qui ont forgé l’imaginaire de Pratt depuis son enfance, passée en partie en Ethiopie occupée par l’Italie: les romans d’aventure, notamment anglo-saxons (Stevenson, Kipling, Curwood, London,…); Milton Caniff, dont Terry et les pirates et autres comics ont eu une influence capitale sur le dessinateur italien; le cinéma hollywoodien, auquel le jeune Hugo voua une véritable passion. Le personnage de Corto Maltese doit ainsi beaucoup à Burt Lancaster dans Le Roi des îles (1954), et sa première apparition, à la cinquième page de La Ballade de la mer salée, crucifié sur un radeau en plein Pacifique, est presque un copié collé d’une image de John Wayne dans Le Réveil de la sorcière rouge (1948). Une entrée en scène inconfortable pour le beau marin, qui se rattrapera dans des aventures inoubliables, et poursuit son périple, en 3D, au confluent du Rhône et de la Saône.

«Hugo Pratt, lignes d’horizons», Musée des confluences, Lyon, jusqu’au 24 mars 2019. Les 9 et 10 juin, dans le cadre de Lyon BD Festival, une exposition sur la reprise de la série Corto Maltese par Ruben Pellejero et Juan Diaz Canales est présentée à l’Hôtel de Ville.

«Hugo Pratt, lignes d’horizons», catalogue de l’exposition, Editions RNM/Cong, 240 pages. Sous le même titre, livre-objet de l’exposition au format leporello, Editions courtes et longues/Musée des Confluences, 48 pages.


Une enquête dans les règles de l’art

C’est un article de l’anthropologue Thierry Wendling qui a mis la puce à l’oreille de Michel Pierre et des responsables de l’exposition de Lyon, confortant le bien-fondé de leur démarche mettant en résonance les dessins de Pratt et leurs références ethnographiques. Le chercheur avait travaillé sur Les Helvétiques, l’aventure suisse et ésotérique de Corto Maltese. Puis il s’est mis en tête d’identifier les nombreux masques et motifs qu’on croise dans La Ballade de la mer salée, pour le catalogue de l’exposition Secrets, présentée au Musée d’ethnographie de Neuchâtel en 2015. Certains de ces masques lui disaient quelque chose et il a entrepris une véritable enquête policière pour les identifier.

Lire aussi: Corto Maltese, un ami qui revient de loin

«J’ai eu la surprise de découvrir qu’ils ne sortaient pas de la pure imagination d’Hugo Pratt, note Thierry Wendling, mais qu’ils avaient été repris, avec beaucoup d’exactitude, de pièces très précises, que j’ai pu retrouver dans des catalogues de musées, d’abord à Bâle avec ce masque kavat à bec de canard de Nouvelle-Bretagne, puis à Budapest ou à New York. Leur identification ne fait aucun doute, des détails extrêmement significatifs attestent que cela ne peut pas être autre chose que ces masques-là, même quand il les interprète, les transpose ailleurs que dans leur lieu d’origine ou n’en montre qu’une infime partie.» Encore faut-il pouvoir repérer, au-delà des éléments évidents, que «certaines lignes et taches d’encre de Chine en apparence pures fantaisies graphiques» sont en fait des représentations fragmentaires d’œuvres d’art océaniennes, comme le tapa, ce type d'étoffe souvent cérémonielle confectionnée par les femmes avec des écorces battues et décorées.

Ambiance exotique

Thierry Wendling, qui est chercheur au CNRS et a enseigné dix ans aux Universités de Neuchâtel et de Lausanne, a été sollicité comme expert associé pour l’exposition. Sa méthode a été étendue à d’autres horizons du dessinateur, comme l’Afrique et les Amériques. L’anthropologue franco-suisse affirme que si «ces éléments d’art premier contribuent à créer l’ambiance exotique» des périples de Corto Maltese, leur apparition à des moments précis de l’intrigue «incite à rechercher comment ils accompagnent, voire anticipent les étapes clés de la narration». Ainsi, quand Corto sauve la peau de son ennemi préféré, Raspoutine, celui-ci lui promet qu’il s’en souviendra.

Cette scène se déroule devant un second plan d’étranges formes géométriques, motifs typiques des tapa, qui se donnent en cadeau de prestige à des moments solennels et impliquent un cadeau similaire en retour. Pour Wendling, ces éléments participent du récit, peuvent «amplifier l’imaginaire de Pratt» et même infléchir les scénarios. Le chercheur prépare d’ailleurs un livre qui poursuivra cette réflexion, et portera un regard anthropologique sur les aventures de Corto Maltese. A. Hz.


Pratt en cinq repères bibliographiques

Toutes les œuvres sont publiées chez Casterman. Les dates indiquées sont celles des premières traductions en français. La plupart des albums sont disponibles dans des versions en noir et blanc ou en couleur.

Corto Maltese est né en 1967 dans la revue italienne Sgt Kirk. Il a vécu 29 aventures, de «La Ballade de la mer salée (1975) à (1992), en passant notamment par Corto Maltese en Sibérie, Fables de Venise ou Les Helvétiques. La série a été banalement reprise par Ruben Pellejero et Juan Diaz Canales en 2015, sans la poésie et le silence de son créateur. Lieux: le vaste monde.

«Les scorpions du désert» (1977-1994). Série reprise avec justesse et respect par le Genevois Pierre  en 2005, avant d’autres auteurs qu’on peut oublier. Lieux: la Cyrénaïque et la Corne de l’Afrique.

«Ann de la jungle» (1978). Le premier récit entièrement réalisé par Pratt, scénario et dessin, en 1959. Lieux: l’Afrique de l’Est.

«Jesuit Joe» (1980). Adapté au cinéma en 1990 par Olivier Austen, scénario et dialogues de Pratt. Lieux: le Grand Nord canadien.

«Ticonderoga», avec le scénariste argentin Héctor Oesterheld (1982). Rééditée à l’occasion de l’exposition de Lyon, cette histoire a paru à partir de 1957 dans la revue Frontera. Pratt l’abandonne en 1959 et le dessin est repris par Gisela Dester. Les planches de la nouvelle édition, deux volumes dans un coffret au tirage limité, ont été restaurées (pas toujours au mieux) à partir des pages de la revue argentine. Lieux: la Nouvelle-Angleterre, sur la côte est des Etats-Unis.nt en historien et les restituait en romancier»

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