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Hugo Pratt repose au cimetière de Grandvaux.
© Caroline Christinaz ©

J’irai sur vos tombes

Hugo Pratt à Grandvaux, ou l’ode à la rêverie

Le dessinateur vénitien, père de Corto Maltese, repose sur les coteaux de Lavaux. Quelques pierres, des essences aromatiques et deux bouteilles vidées invitent le visiteur au voyage intérieur

Passer le portail, juste sur le bord de la route. Faire crisser ses pas dans les graviers. Chercher le gîte éternel de l’artiste. Lever les yeux et puis soudain, s’évader.

Est-ce une invitation au voyage? Certes, le visiteur, une fois entré dans l’enceinte du cimetière de Grandvaux, est entouré de disparus. Mais son regard ne peut s’empêcher de flirter avec l’horizon. Sur le coteau de Lavaux, la mort semble courber l’échine face au sublime paysage. Ici, les tombes sont menues. On pourrait dire modestes. Peu de flafla, pas de démesure. Celle d’Hugo Pratt se fond parmi les autres. Sixième emplacement de la cinquième rangée, à droite.

L’odeur du thym

Pour faire face au père de Corto Maltese, ce marin sans navire, héros de rêveries à travers le siècle, il faut se faufiler le long d’une étroite haie de buis, puis tourner le dos au lac. C’est un tombeau couvert de menthe, de thym, de sauge et d’un rosier sauvage.

Parmi les plantes aromatiques hirsutes, gisent des stylos, des crayons et deux bouteilles. Elles sont vides, bien sûr. Mais leur vacuité rappelle paradoxalement et inévitablement le temps où elles étaient encore pleines de leur nectar. Mieux! Elle rappelle l’instant où le bouchon du champagne a sauté, où le goulot a été porté aux lèvres du visiteur. Et où l’ivresse a commencé à caresser ses neurones endeuillés.

Une bibliothèque légendaire

Sur la tombe d’Hugo Pratt, il y a de la vie. Il y a de l’amour aussi: des pierres dessinent un cœur autour de son nom. Si le dessinateur vénitien repose ici en Lavaux, c’est parce qu’il y a passé les dernières années de son existence de 1984 à 1995. Il s’était installé là, avec ses 30 000 livres, ses stylos, son aquarelle et ses souvenirs de voyage.

Lire aussi: «Hugo Pratt dessinait les objets en ethnologue et les restituait en romancier»

Car très tôt, il parcourt le monde. D’abord en suivant son père dans les colonies fascistes, sur la Corne de l’Afrique. C’est là que son univers commença à prendre forme. Il fit connaissance avec les militaires. Il rencontra ces êtres superbes aux silhouettes élancées dont les vêtements sont battus par les vents. Il erra dans le désert.

La quête de l’île

Il découvrit aussi la tristesse du deuil. Son père disparut, arrêté par les soldats anglais. En guise d’adieux, il lui transmit un livre, L’île au trésor de Stevenson, accompagné de ces mots: «Tu verras qu’un jour toi aussi tu trouveras ton île au trésor.»

Depuis, Hugo Pratt n’a jamais cessé de voyager. Ce n’est que bien plus tard, de retour d’Amérique du Sud, qu’il lâcha: «J’ai trouvé mon île au trésor. Je l’ai trouvée dans mon monde intérieur, dans mes rencontres, dans mon travail.» Aucun voyage n’est assez grand pour égaler celui qu’offre son imagination. Pour le dessinateur, un trait pouvait tout dire. La richesse est dissimulée dans la simplicité.

Assis devant la tombe d’Hugo Pratt, on réalise qu’une fois de plus il nous a fait rêver.

Dossier
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