[Réd.– Le 22 août 1869, Victor Hugo reçoit un télégramme de la Ligue de la paix et de la liberté qui lui offre la présidence honoraire du Congrès qui doit se tenir à Lausanne en septembre. Voici la relation qu'il en fait, jusqu'à son voyage de retour par Berne et Lucerne.]

13 septembre

Départ à 10 h pour Lausanne. Sac de nuit oublié. Victor et Louis Mie restent pour le rapporter.

Ils viendront par le deuxième train. A partir de Fribourg, la foule est sur le passage du train et m'attend. Cris: Vive Victor Hugo! Vive la République! A Romond [sic], ils entrent dans le wagon en foule et me serrent la main. Un prêtre nous regarde de travers. Nous arrivons à Lausanne à six heures. La foule m'attend au débarcadère. Acclamations. Poignées de main à tous. Nous allons à l'Hôtel des Alpes. On m'y présente les membres des Comités, les notables, les pasteurs protestants.

Victor et Louis Mie arrivent à 10 heures, rapportant le sac.

14 septembre

A deux heures, ouverture du Congrès. (Voir les détails et mon speech dans les journaux.) Pendant la séance, on m'apporte une lettre d'Albert Glatigny, il est à Lausanne, en détresse. Je lui envoie 100 francs.

La séance finit à 7 heures. J'ai invité cinq des principaux membres, MM. Eytel, Barni, Lemonnier, Longuet, Albert Baume.

15 septembre

J'ai invité Albert Baume à déjeuner et à dîner tout le temps de mon séjour ici. Deuxième séance de Congrès. Un excellent discours de Louis Mie. Ensuite nous sommes allés à une soirée chez M. Eytel. Je suis rentré à onze heures. La princesse Julia de Razeczkoy.

Compté avec Meurice. La dépense, par tête, depuis le départ de Bruxelles, a été de 144 francs, ce qui fait, pour trois, 432 francs.

Meurice part pour Paris.

16 septembre

Troisième séance du Congrès. Arrivée de Mme Ernst; je l'invite à dîner. Le soir, elle dit des vers de Lamartine et de moi à un endroit appelé Beauséjour.

Pendant que Mme Ernst (Diana Lévy) disait des vers, Juliette a perdu sa cassolette d'argent au cheval ailé. On lui a coupé sa poche et on la lui a volée. Nous regrettons bien cette jolie cassolette, compagne de tous nos souvenirs depuis 1833.

17 septembre

Quatrième séance. Arrivée de Quinet et de Mame Quinet. Quinet a parlé. Mme Ernst a déjeuné avec moi. Le soir, banquet. J'ai porté un toast aux Etats-Unis d'Europe. M. Charles Longuet m'a porté un toast. J'ai répondu. (Voir nos deux speeches dans les journaux.) J'ai remis à M. Barni, pour ma souscription au Congrès de la Liberté et de la Paix, 200 francs.

18 septembre

Clôture du Congrès de la Paix. J'ai fait le discours final (voir les journaux). Foule. Applaudissements. Acclamations. On m'a suivi dans la rue jusqu'à mon hôtel en criant Vive Victor Hugo!

Victor est allé à Vevey dîner avec M. Gambetta.

(Lausanne)

On entrevoit des plans vigoureux de neige et de granit au milieu des mollesses des nuages.

19 septembre

Visites. Foule. Payé la note de l'Hôtel des Alpes depuis notre arrivée: 345 francs 30.

Donné à Louis Noverraz, 20 fr.

Nous partons pour Berne à 4 h 35. Arrivée à Berne à 9 h 05. Hôtel Bellevue (trois première classe de Lausanne à Berne, 32 fr.)

20 septembre

J'engage le cocher qui nous mènera à petites journées de Berne à Bâle par Lucerne et Constance dans une voiture à deux chevaux à raison de 25 fr. par jour de marche et de 20 fr. par jour de séjour, tous frais compris. Nous partons à une heure. Beau soleil. Admirable voyage à travers des groupes d'énormes chalets sculptés et peints. On dirait des villages de palais. Un torrent-rivière au fond de la vallée. Par instants, de vieux ponts de bois couverts. L'immense mur des Alpes bernoises à l'horizon avec la Jungfrau. Propreté exquise des maisons. Le fumier est bien tenu. Il est natté comme les cheveux d'une femme.

A 6 heures, nous arrivons à Escholzmatt. Nous descendons au Lion d'Or. Mauvais gîte. Nous nous promenons, le soir. Victor et moi, au clair de lune.

21 septembre

Nous partons à 11 heures pour Lucerne. Pluie et brouillard. Nous arrivons à Lucerne à 4 heures. Nous descendons au Schwinzenhoff [sic].

22 septembre

Hier soir, nous nous sommes promenés, Victor et moi, dans la ville. J'ai revu les deux vieux ponts couverts à tympans peints, que j'avais admirés en 1839, lorsque je logeais au Cygne et dont j'avais envoyé le dessin à ma douce Didine bien-aimée. Refait la même promenade aujourd'hui tous les trois.