Hugues Aufray se dit plus «colporteur que chanteur». Du haut de ses 75 ans, dont 45 de chansons, cet alerte grisonnant qui a révélé Bob Dylan en France en adaptant son répertoire joue les passeurs pour Félix Leclerc (lire le Samedi culturel du 5.02.05). Un troubadour de la chanson canadienne «trop méconnu auprès de la jeunesse» francophone aux yeux d'Aufray. Décédé en 1988, ce laudateur de «la terre, de l'amour, des forêts, des sources et des filles fraîches» avec «Moi, mes Souliers», «Le Petit Bonheur» ou «La Chanson du pharmacien» a surtout encouragé Hugues Aufray dans sa voie guitare-voix à l'aube des années 50. Tout en traçant un pont sentimental avec ce Canada où l'auteur de «Céline» avait tenté d'émigrer.

Le Temps: Comment expliquez-vous votre constante popularité?

Hugues Aufray: J'ai le courage de vous dire que j'ai pendant très longtemps vécu avec l'idée que j'avais raté ma vie. Mes parents ont divorcé, j'en ai souffert. Mon frère qui m'a élevé a choisi de quitter la vie à l'âge de 26 ans, j'ai vécu cela comme un échec personnel. Je n'ai pas été à côté de lui au moment où il a pris cette décision tragique. J'ai eu deux enfants alors que j'aurais voulu en avoir plus. J'aurais voulu être peintre ou faire de la sculpture, je n'ai fait ni l'un ni l'autre de façon sérieuse. Donc, de temps en temps encore, je me laisse aller à un bilan de vie négatif. En revanche, quand je vais dans une école et que j'entends les enfants chanter «Stewball», «Santiano» ou «Adieu Monsieur le professeur», je me dis que ma vie n'est pas complètement ratée. J'ai fait surtout ce que j'appelle des chansons pour collectivités. C'est la raison pour laquelle je suis entré dans la mémoire collective des groupes de jeunesse et que certaines de mes chansons figurent au programme des classes musicales.

– Cette pérennité tiendrait-elle à votre façon d'écrire?

– J'ai écrit ces textes dans le but d'apporter du bonheur. Ce ne sont pas des chansons individualistes, comme celles par exemple de l'immense Jacques Brel que j'admire beaucoup. On ne peut chanter en chorale «Ne me quitte pas» ou la désespérance des hommes qui pissent sur les femmes infidèles du port d'«Amsterdam». Je n'ai jamais vraiment chanté l'amour direct entre un homme et une femme, mais celui d'un frère pour une sœur à travers «Céline». Ou l'amour pour le monde magique des animaux via «Stewball». Avec «Santiano», c'était l'espoir collectif de trouver un monde nouveau et meilleur en traversant l'Atlantique.

– Fallait-il nécessairement une dimension positiviste?

– Toujours. A cause de tous mes regrets, de mes souffrances. J'ai souvent été sauvé par le souvenir des éléments négatifs de ma vie. En me disant, soit je baisse les bras, me laisse aller et m'effondre, soit je réagis. Je n'ai ainsi jamais eu la tentation de l'alcool ni la tentation du suicide après celui de mon frère. Ma femme et ma fille m'en ont sauvé. Je ne pouvais pas les abandonner, même si j'ai porté le fardeau de la mort de mon frère durant de longues années. J'avais aussi vécu des heures tragiques: l'arrestation d'un jeune juif caché chez nous pendant la guerre. Lorsque les SS sont arrivés à la maison et ont frappé à la porte, je me suis retrouvé avec un pistolet sur le ventre et deux hommes avec des mitraillettes autour de moi. Cela marque de voir partir un jeune garçon de 25 ans pour les camps. Alors, quand je vivais des périodes de découragement, je me suis souvent dit qu'il ne fallait pas se laisser abattre. On ne vit pas vraiment pour soi, mais surtout pour les autres.

– Très longtemps, vous avez été sans maison de disques. Pourquoi?

– Je ne sais pas. On plaint souvent les artistes remerciés par les maisons de disques. Alain Chamfort vient même de recevoir une Victoire de la musique pour un clip mentionnant ce souci. Pour moi qui ai vécu sans maison de disques durant plus de vingt ans, j'ai appris qu'il ne suffit pas d'être artiste pour ne pas être responsable de soi. Quand on enregistre un disque – pas forcément raté mais qui n'a pas marché – qui ne se vend qu'à 30 000 exemplaires alors qu'il en aurait fallu 60 000 pour l'amortir, on crée un déficit qui n'est pas acceptable pour une maison de disques. Au même titre que les sociétés, elles ont des charges, des impôts, etc. Un artiste se doit d'être rentable. C'est pourquoi je suis pour le mécénat, pour que les artistes aillent trouver des industriels avec leurs œuvres. Je ne suis pas non plus favorable au statut d'intermittent du spectacle, à moins qu'on le redéfinisse. Dans le service public télévisuel en France, toutes les secrétaires sont des intermittentes. Alors qu'elles ne restent jamais quelques mois sans travail comme les machinistes au cinéma. Dans l'ensemble de la société moderne, des notions méritent une redéfinition précise.

Hugues Aufray chante Félix Leclerc (Mercury/Universal).