Décédé le 2 janvier à 88 ans, Rolf Liebermann recevra ce soir au Palais Garnier, qu'il dirigea de 1973 à 1980, l'hommage des siens: danseurs, musiciens, compositeurs. On donnera notamment Mouvance, sa dernière œuvre pour percussions, et les extraits de l'émission Destins que Jean Dumur lui avait consacrée pour la TSR. Cette soirée a été organisée par Hugues Gall, l'actuel patron de l'Opéra de Paris, qui fut l'assistant de Rolf Liebermann avant de prendre la direction du Grand Théâtre de Genève. Il dit ici ce que le grand Zurichois changea dans le monde lyrique.

Hugues Gall: Rolf Liebermann a ressuscité, le mot n'est pas trop fort, l'opéra en France. Lorsqu'il fut nommé en 1971, l'Opéra de Paris était tombé à un niveau tel que le gouvernement songeait à le fermer pour le transformer en un musée. A part trois soirées tous les dix ans, la salle n'était jamais pleine. On distribuait des places à prix cassés dans les cafés autour du Palais Garnier pour le remplir. Sept ans plus tard, après le passage de Rolf Liebermann, chacun s'était convaincu qu'il fallait construire une nouvelle salle d'opéra à Paris car le Palais Garnier, pris d'assaut, ne suffisait plus. L'opéra était devenu la coqueluche des Français. La province avait suivi, à Lyon, à Nice, à Toulouse. Les ventes de disques explosaient.

Le Temps: A-t-il profité d'un phénomène de mode ou l'a-t-il provoqué?

– L'opéra était vivace ailleurs qu'en France. Nul ne songeait à fermer un établissement en Allemagne en 1971! C'est donc bel et bien Rolf Liebermann qui fut à l'origine de ce rétablissement.

– Quelle fut sa méthode?

– Il disposait d'un formidable alliage d'instinct, de talent de communicateur et de stratégie. Liebermann était à la fois artiste et champion de bridge. C'était un professionnel indiscutable, un compositeur mais aussi un connaisseur prodigieux des métiers de la scène. Il avait une curiosité sans égale. C'était un patron fatigant, capable de modifier un projet du jour au lendemain si une idée meilleure apparaissait. Et il fourmillait d'idées… Il nous terrorisait. Il remettait toujours l'acquis en question au nom de l'invention et du risque.

– Il fit composer les plus grands pour ses opéras: Penderecki, Henze, Menotti à Hambourg, Messiaen à Paris. Comment s'y prenait-il?

– Il savait parler aux compositeurs leur langage. J'aurais peut-être eu l'idée, moi aussi, de demander un opéra à Olivier Messiaen. Il m'aurait écouté une fois, deux fois, puis poliment éconduit. Rolf Liebermann s'accrochait avec une énergie de fauve, il se montrait toujours prêt à aller jusqu'au bout d'un projet artistique, fut-il fou. Il corrigeait ensuite, lorsque le rêve créateur s'était formé. Si Olivier Messiaen avait composé un opéra de douze heures, je ne doute pas qu'il aurait remué ciel et terre pour le produire ainsi, au mépris des obstacles.

– Pourrait-il, aujourd'hui, diriger un opéra comme il le fit à l'époque?

– Sans le moindre doute. Son approche n'a pas pris une ride. Il savait comme Strehler que l'art vivant reste toujours élitaire, et qu'il faut viser le meilleur en toute occasion. Bien sûr, il manquait des places pour les spectacles d'exception qu'il organisait. Etait-ce pire que des spectacles médiocres désertés par le public, comme on lui en fit presque le reproche?

– Suisse à Paris, était-ce un handicap?

– Un atout, au contraire, dont il jouait avec une malice quelque peu rouée. Cela lui permettait de jouer au sourd et à l'aveugle face à certains problèmes. En outre, sa vie n'appartenait pas à Paris. Ce détachement lui donnait une solidité singulière. Il gardait en outre une forme de candeur tout à fait sincère, qui lui permettait d'avoir un regard neuf sur des problèmes qui paraissaient inextricables.