Philippe Jaccottet, décédé dans la nuit de mercredi à jeudi à l'âge de 95 ans à son domicile de Grignan, dans la Drôme, était le seul écrivain suisse à avoir été publié dans la Pléiade de son vivant, en 2014. Pour Hugues Pradier, directeur éditorial de la célèbre collection, c'était une évidence.

Le Temps: Philippe Jaccottet est-il intervenu dans la publication de ses œuvres dans la Pléiade?

Hugues Pradier: Cette proposition est née d’une conversation entre Antoine Gallimard et moi, Philippe Jaccottet n’avait jamais rien demandé, naturellement. Il y avait pensé, mais n’était pas homme à nous le signaler. Pour nous, c’était une évidence. Pour réaliser ce travail, son choix s’est porté sur la poétesse et chercheuse lausannoise José-Flore Tappy, et c’est avec elle que le poète a composé le sommaire du volume. Il a privilégié l’œuvre de création. Sont absentes l’œuvre critique, et celle de traducteur. Il me semble que ses traductions des poètes font partie intégrante de son œuvre, qu’il y fait entendre quelque chose de sa propre voix. Pourtant, il n’a pas souhaité publier un choix de traductions dans le volume de la Pléiade.

Comment expliquer qu’il soit devenu un «classique» de son vivant?

Disparition de Philippe Jaccottet

Une œuvre classique est destinée à échapper à son temps. Ce pari, dans le cas de Philippe Jaccottet, n’est pas très audacieux, la chose est évidente: son œuvre va lui survivre. Lorsque nous avions publié ce volume en 2014, nous connaissions l’essentiel de son œuvre, et le moment était venu de porter sur elle un regard rétrospectif. Même si la collection Blanche de Gallimard s’apprête à publier avec grand plaisir, le 4 mars prochain, deux ouvrages inédits de lui: la prose de La Clarté Notre-Dame, et le recueil de poèmes Le Dernier Livre de Madrigaux.

Sa poésie serait celle de «l’effacement», de ce qui se dit «à mi-voix»…

Au contraire, je pense que son œuvre est extrêmement brillante, pas du tout effacée, ni discrète. La Pléiade œuvre contre ces lectures simplificatrices, et il suffit de lire l’avant-propos écrit par José-Flore Tappy, sans ambiguïté à cet égard. Jaccottet avait 20 ans à la fin de la Deuxième Guerre, et 22 ans lorsqu’il a publié son poème de jeunesse Requiem. Sa poésie naît, me semble-t-il, de cette situation historique: celle d’un monde détruit qu’il faut reconquérir d’une manière ou d’une autre. Je suis sensible à sa fascination pour le mal, la mort et la violence, cela me semble une constante dans son œuvre, et on la retrouve jusque dans La Clarté Notre-Dame, achevée il y a quelques mois.


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