«Nous faisons le pari de la pérennité»

Comment établir une édition de référence «sous l’œil de l’auteur»? Hugues Pradier, directeur éditorial de la Pléiade, répond

Combinant exigence scientifique, prestige et luxe, la Bibliothèque de la Pléiade, fondée par Jacques Schiffrin en 1931, est un cas à part dans l’édition mondiale. Elle a d’ailleurs été copiée par Mondadori en Italie, et aux Etats-Unis. C’est Hugues Pradier qui en est le directeur éditorial depuis 1997.

Samedi Culturel: Sur quels critères sont sélectionnés les auteurs qui entrent dans la Pléiade?

Hugues Pradier: Il est difficile d’énoncer des critères précis. Publier un écrivain dans la Pléiade, c’est une affaire de désir, et ce qui provoque le désir ne se laisse pas aisément cerner. Disons tout de même que tous les auteurs de la collection ont un point commun: ils ne sont pas des «produits de mode». Leurs œuvres leur survivent et séduisent les lecteurs à travers les âges. Notre pari est celui de la pérennité.

Comment se déroule le processus de sélection?

Il arrive que des propositions nous soient adressées de l’extérieur. Mais la plupart des volumes naissent d’initiatives d’Antoine Gallimard ou de projets formés par l’équipe de la Pléiade. Dans tous les cas, la décision de publication est prise par Antoine Gallimard. Il n’y a naturellement ni vote, ni listes, ni quotas.

Sur les 200 écrivains au catalogue, Philippe Jaccottet est le quinzième seulement à y entrer de son vivant. Quelle est l’attitude générale des écrivains durant l’établissement de leurs volumes?

Autant d’attitudes que d’écrivains. Mais pour la plupart, les auteurs souhaitent organiser eux-mêmes leur édition. Il n’y a pas lieu de le regretter: si la vision de l’auteur n’est pas la seule valable, elle demeure irremplaçable. Ce sont en général les écrivains eux-mêmes qui déterminent le modèle critique de l’édition. Certains sont réticents à l’idée de voir l’appareil critique révéler ce que peut-être ils préféraient taire. Mais pas tous. Julien Gracq, par exemple, trouvait parfaitement normal que «le monde et la bibliothèque» dans lesquels son œuvre s’enracine soient évoqués dans les notes. Philippe Jaccottet, quant à lui, a choisi les œuvres, choisi leur organisation – l’ordre chronologique –, choisi les personnes qui allaient rédiger l’appareil critique. Après quoi chacun a travaillé en toute liberté.

Comment faites-vous pour combiner rigueur scientifique et présence de l’auteur?

Il n’y a pas nécessairement d’opposition entre les deux, le volume des œuvres de Philippe Jaccottet le prouve. Mais il faut être conscient d’une chose: l’œuvre est d’abord le fruit d’un projet de son auteur, qui désire qu’elle soit lue d’une certaine manière (et connaître ses souhaits à cet égard est une grande chance). Puis, au fil du temps, elle s’émancipe et se métamorphose sous le regard changeant des lecteurs. La grande affaire, par conséquent, c’est le temps. Une édition réalisée sous l’œil de l’auteur est souvent le legs de cet auteur. Une édition publiée 500 ans après sa mort, c’est une relecture de l’œuvre.

Philippe Jaccottet a ouvert ­entièrement ses archives aux chercheurs. Cela vous a-t-il ­surpris?

Cela nous a enchantés, parce que la prise en compte de ses manuscrits par José-Flore Tappy et son équipe contribue à renouveler l’image que nous avons de son œuvre. Il est très rare qu’un auteur ouvre ses archives. Les écrivains ne souhaitent généralement pas donner accès à leur atelier, ou à ce que certains appellent leur «arrière-cuisine». On peut les comprendre. Mais on doit aussi se réjouir que Jaccottet ait donné cette autorisation.