Un baiser bucolique. Sur les affiches de La Bâtie-Festival de Genève, un homme et une femme s’embrassent. Cette tendresse est un exorcisme: il chasse le démon de l’inquiétude par ces temps de covid et de soupçon généralisé. A la tête de la manifestation qui s’ouvre vendredi, Claude Ratzé imprime sa marque d’esthète affectueux. Avec son équipe, il propose une cinquantaine de pièces, punks, crues, mordantes, élégantes, surréalistes à la manière de Salvador Dali, campagnardes aussi. Comme à la fin de l’été passé, La Bâtie est chargée de démontrer qu’on peut être coude à coude dans une salle sans craindre la contamination. En 2020, elle s’était parfaitement acquittée de cette mission.

Et cette année alors? Elle s’engage à faire aussi bien, dans un contexte un peu différent. «Le Conseil fédéral n’impose pas le passe sanitaire, ce qui nous laisse des latitudes, explique Claude Ratzé. Il ne sera exigé que dans les grandes salles, comme le Théâtre du Léman, dans le cas où le public se déplace en cours de représentation ou encore dans les structures françaises qui nous accueillent. Ce qui est essentiel, c’est que les spectatrices et spectateurs prennent connaissance des consignes pour chaque pièce sur notre site.»

Cette 45e édition de la Bâtie ne sera pas timorée. Elle offrira ainsi aux 30 000 festivaliers attendus trois plages gustatives où commenter jusqu’à plus soif le geste d’un artiste – un cabaret et un bar-terrasse, à la Maison communale de Plainpalais, le restaurant La Réplique au Théâtre Saint-Gervais. Mais que faut-il absolument voir? Nous avons débroussaillé le programme en toute subjectivité.

Sonoma

Un spectacle coup de poing, un spectacle manifeste. Comme pour affirmer sa force après le coup de grisou de la pandémie. C’est presque une danse de sabbat tant la puissance qui se dégage de cette chorégraphie de l’Espagnol Marcos Morau, 39 ans, – à l’enseigne de la compagnie La Veronal – semble venir du centre de la terre, de tout en bas. Sur scène, neuf danseuses en costumes traditionnels qui, de leurs fils tissés, étranglent une croix. Plus loin, ces guerrières sans armure martèlent le sol de leurs pas. Ou encore transportent des lumières rivées à leur ventre comme autant de lucioles en folie.

Les images, inspirées de Bunuel pour les échappées surréalistes et de Garcia Lorca pour la révolte qui gronde au dedans, racontent l’envie d’en finir avec les interdits de la religion et autres carcans. Avec ses tutti envoûtants et son magnétisme tellurique, ce spectacle a enthousiasmé les spectateurs du dernier festival d’Avignon. On les comprend.
A la Comédie, les 13 et 14 sept.

A Quiet Evening of Dance

D’abord cette bonne nouvelle. Il reste des places au Théâtre du Léman pour ce spectacle signé William Forsythe. Les raisons de se précipiter? Le chorégraphe américain, longtemps à la tête du Ballet de Francfort, est rare sous nos latitudes. Il devrait offrir avec A Quiet Evening of Dance une illustration sensible de son art qui emprunte au classique son langage, le détourne savamment au service d’une œuvre aventurière par nature.

Ses interprètes passent ici de la météo rêveuse du compositeur américain Morton Feldman au souffle majestueux de Jean-Philippe Rameau. Tout respire la liberté, à commencer par la présence du danseur de hip-hop Rauf Yasit – dit RubberLegz. William Forsythe est le champion des frictions fécondes.
Au Théâtre du Léman, les 7 et 8 sept.

Fuck me

Le titre est un programme en soi. La danseuse et chorégraphe argentine Marina Otero n’a pas sa langue dans la poche. Elle se raconte en femme blessée, obligée par une opération au dos de renoncer aux incantations de la nuit. Cela ne l’empêche pas de sévir, à travers six interprètes qui déballent sur scène les petites souffrances et les grandes offenses d’une vie. Fuck me relève a priori du docu-punk. Une forme d’expressionnisme à cœur ouvert.
Au Théâtre du Loup, du 3 au 5 sept.

Olympia

Elle dit avoir voulu écrire des chansons qui parleraient aux cœurs brisés. Rien que pour ça, on ne manquera pas le tour de chant de la jeune comédienne Rébecca Balestra. Cette interprète ultra-sensible capable de toutes les métamorphoses croque des vies minuscules, des gloires d’une minute, des confessions de tramway, des fugues sur le zinc. Escortée par un orchestre, elle devrait descendre les marches de son panthéon imaginaire. On y croise la Callas, Dalida, Marlène Dietrich, des ultra-fragiles qui sous les projecteurs étaient des diablesses. Olympia est un miroir qui s’encanaille en beauté.
A la Comédie, du 3 au 5 sept.

Shakespeare à table

La beauté (encore) de ce geste mérite le détour. Depuis 1984, le collectif Forced Entertainment tord le cou au classicisme théâtral. Shakespeare, les Britanniques l’ont joué façon cabaret et perruques pailletées, façon défilé de mode avec des rois en rangs d’oignon ou sans façon, dans une salle de répétition, avec des panneaux qui décrivaient l’action. Ici, c’est à table, avec des objets domestiques, que les comédiens restituent l’intégralité de l’œuvre du grand Will.

Au Théâtre du Grütli, les 36 pièces du génial dramaturge vont prendre les contours et les couleurs d’une orange, d’une pile, d’un bâton de colle, d’une râpe à fromage, etc. tout en conservant la force des personnages. L’intérêt? Montrer que le théâtre n’est pas chose étrange et lointaine. Mais commence chez soi, dès que le sucrier s’en prend au poivrier. Et réciproquement.
Au Grütli, du 9 au 18 sept.

Une cérémonie

Vous cherchez un théâtre qui vous parle en frère, comme un vieux copain qui a toujours raison, même quand il a tort? Allez voir Une cérémonie du Raoul Collectif. Depuis dix ans, ces drôles de Belges fascinent avec leurs spectacles situationnistes – ça parle, ça rêve, ça danse et ça parle encore – imaginant mille façons de renverser l’ordre capitaliste.

Rumeur et petit jour, vu à Forum Meyrin en 2016, débutait avec une émission radio digne des années septante et se terminait sur un rituel d’apaisement mexicain. Ici, à l’Usine à gaz, les joyeux commencent directement par la fête qu’ils préparent ensemble avant de se livrer à des soli de tout poil (philosophiques, analytiques, poétiques…) qui promettent de belles envolées lyriques. Au Raoul Collectif, il n’y a pas de leader. Tout s’imagine et s’écrit à dix mains ou cinq esprits (frappeurs). On adore.
A l’Usine à gaz, Nyon, les 16 et 17 sept.

Les hors formats

La Bâtie se donne des airs d’Antigel et investit les communes genevoises avec des projets atypiques. Yann Frisch arrivera en camion sur le parvis du Forum Meyrin pour y donner un show de magie qui, à lire le programme, ressemble plus à un Cluedo qu’à un vol de colombes échappées d’un chapeau. Plus terroir, Floriane Facchini organise deux banquets participatifs à Bernex, Confignon et Perly-Certoux en glanant des gourmandises auprès des producteurs locaux et des recettes auprès des habitants.

Frank Micheletti emmène le public au col de la Faucille où, avec ses danseurs, il propose une chorégraphie en altitude et en plusieurs stations, tandis que Panaviscope, alias Alex Duloz, va habiller le nouveau pont carougeois du CEVA de ses images planantes, de sa voix haut perchée et de ses sons électro. Pourquoi le festival de la Bâtie propose-t-il ces projets qui sortent du cadre? Car Claude Ratzé, son directeur, croit à la vertu du grand air.


Par ici la musique

Le pianiste Chilly Gonzales et la chanteuse marocaine Oum marquent une édition qui privilégie par ailleurs les artistes locaux

Depuis 2018, Neil Galuba, 26 ans, assure la programmation musicale du festival, à l’exception de l’an dernier où tous les concerts ont été annulés. «Cette année, vu l’incertitude qui planait, on a privilégié les artistes locaux ou français.» Tout de même, le spécialiste est heureux d’annoncer trois pointures étrangères. La chanteuse marocaine Oum qui ouvre cette édition ce vendredi 3 septembre, à l’Alhambra, avec son registre soul-funk et musiques du monde. Los Bitchos, un groupe anglais qui monte et qui propose sa cumbia psyché le 15 septembre à la Gravière. Et le «pianiste de génie» Chilly Gonzales, Canadien établi en Allemagne qui clôt en beauté les festivités, samedi 18 septembre, au Grand Théâtre de Genève.

Côté local, Neil Galuba signale La Colère, une artiste électro-pop genevoise qui promet, le 17 septembre à l’Abri, un «show total». Et le projet Masar, lauréat de la carte blanche de 15 000 francs mise en jeu par La Bâtie, qui mêle musique brute, spoken word et projections audiovisuelles pour offrir un parcours immersif en Afrique du Nord.

Et les soirées techno? «Le clubbing aura lieu le 3 septembre à La Gravière et le 10 septembre à l’Audio. Danse aussi, mais le public restera assis, dans la Salle communale de Plainpalais. Chaque soir, un cabaret queer s’y illustrera.»


La Bâtie-Festival de Genève, du 3 au 19 sept.; www.batie.ch