Le Temps: Pourquoi avez-vous répondu oui au projet «8»?

Jan Kounen:Il est rare d'avoir des propositions qui vous permettent de pouvoir traiter d'un sujet difficile et sensible, pour mon cas la santé maternelle. Et puis, il y avait là la chance de pouvoir s'engager avec un véritable enjeu artistique, puisqu'il s'agissait d'une carte blanche.

Wim Wenders: Les «circonstances» sont nées de la personne du producteur, Marc Obéron. Il m'a approché à un moment où j'étais ouvert à une telle suggestion. Le projet était dans sa phase initiale. Et j'étais loin de me douter qu'il me demanderait tant de temps et de passion.

- Comment avez-vous choisi votre thème parmi les huit?

Jan Kounen: La santé maternelle me permettait de retourner en Amazonie où, parmi les peuples indigènes, la situation est grave. Beaucoup de femmes meurent en couches en raison de l'éloignement des hôpitaux, de la méfiance envers la médecine et du manque d'argent. Là-bas, les femmes ont souvent des enfants très jeunes, ce qui peut provoquer des descentes de placenta, entraînant, dans la majorité des cas, la mort de la mère. Le film me permettait également de revenir vers les Indiens Shipibos, avec qui je suis lié depuis mon film D'autres mondes.

Wim Wenders: Marc Obéron a réussi à attirer mon attention sur le dernier des huit: «Mettre en place un partenariat mondial pour le développement.» C'était le thème le plus abstrait (et sans doute le plus difficile), mais Marc, avec son charme, a réussi à me faire croire que ça allait être une partie de plaisir.

- Quelle a été votre inspiration pour écrire votre scénario?

Jan Kounen: Un premier voyage m'a permis de rencontrer des sages-femmes le long du fleuve Ucayali. Pendant une quinzaine de jours, j'ai collecté leurs récits, puis, avec Régine Abadia, nous avons travaillé ces histoires réelles pour en tirer le scénario d'une fiction.

Wim Wenders: Il m'a fallu du temps et de la sueur pour trouver l'angle juste. Très franchement, la plupart des informations concernant un «partenariat mondial pour le développement» n'étaient pas bonnes. La plupart des gouvernements étaient en deçà des promesses pour lesquelles ils s'étaient engagés en 2000. Alors, nous avons cherché un aspect positif et nous nous sommes arrêtés sur la notion de microcrédits qui a drastiquement changé le paysage de la finance et du crédit.

- Associer un scénario à une action politique, était-ce nouveau?

Jan Kounen: Je ne me suis jamais posé cette question. Peut-être suis-je un peu allergique au mot «politique». Mais ce doit être une coquetterie mal placée, car, effectivement, s'associer à l'ONU pour un sujet pareil, c'est s'engager sur le plan politique. Donc oui, mais c'était tellement nouveau pour moi, que je ne le perçois toujours pas.

Wim Wenders: Ce n'est pas vraiment nouveau pour moi. Depuis 8, j'ai collaboré à un film pour Médecins sans frontières intitulé Invisibles, dans lequel j'ai traité de la violence perpétrée sur les femmes dans les zones de conflit. Auparavant, mon film Land of Plenty était, par bien des aspects, explicitement politique.

- Comment l'expérience de «8» vous a-t-elle affecté?

Jan Kounen: Elle a changé mon rapport aux Indiens. Et mon regard s'est transformé. Avant ce film, lorsque je côtoyais les communautés, au lendemain de leurs cérémonies chamaniques, je regardais le fleuve comme une entité qui m'imprégnait de son rythme lent. J'écoutais avec délices les sons si particuliers de la jungle. Avec 8, le fleuve m'est apparu sous un autre jour. L'hôpital est à six heures en collectivo (bateau collectif). Cette réalité, entre autres, m'a remis les pieds sur terre. J'ai éprouvé un fort sentiment d'injustice et je me suis aussi pris dans les dents la relation de nos peuples avec les peuples indigènes. Depuis la rencontre des Blancs avec les Indiens, beaucoup de sang a coulé, et coule toujours de manière plus sournoise.

Wim Wenders: J'en ressors plus conscient. Je suis au fait des conflits mondiaux, en particulier celui des marchés. Et j'envisage l'écriture d'un film de fiction sur les besoins des pays les plus défavorisés d'Afrique.

- Pensez-vous que le cinéma peut rendre le monde meilleur?

Jan Kounen: Oui. Lors de la préparation de ce film, nous avons construit un puits d'eau potable. Nous avons ainsi participé à l'amélioration de la santé et du confort de base d'une centaine d' individus. Selon moi pourtant, le pouvoir du cinéma s'arrête là: un film peut modifier vos pensées, mais de là à ce qu'elles se transforment en action... Le cinéma est un reflet du monde. Rainer Werner Fassbinder a dit: «Ce n'est pas parce que nous ne pouvons pas changer les choses qu'il ne faut pas les décrire.» Je suis d'accord.

Wim Wenders: Si le cinéma et le

rock'n'roll ne parviennent pas à changer le monde, je ne vois pas quoi d'autre peut influencer et orienter l'opinion publique. Si vous prenez en compte le rôle que la musique et les films ont joué, au cours de la dernière décennie, dans la prise de conscience mondiale face aux enjeux économiques et environnementaux, vous réaliserez que le cinéma, en fait, joue un rôle vital.

- Y a-t-il un film qui a changé votre façon de voir le monde?

Jan Kounen: Je dirais Little Big Man d'Arthur Penn, vu à 13 ans. Il m'a rapproché des Indiens. En le voyant après tant de westerns peuplés d'Indiens sanguinaires, j'ai compris que, hélas, le cinéma pouvait être un outil de propagande déguisé.

Wim Wenders: Beaucoup de films ont changé ma manière de voir le monde, du Cauchemar de Darwin à The Corporation, de Une Vérité qui dérange à Standard Operating Procedure d'Errol Morris. Ces films récents ont choisi d'assumer à nouveau un rôle que le cinéma a négligé pendant longtemps. Ils sont devenus une source d'information indépendante dans un monde où la TV ne remplit plus ce besoin, ou alors de manière trop peu crédible.

- Quel thème mérite, urgemment, d'être abordé par les cinéastes?

Jan Kounen: Le cinéma devrait avoir pour objet de renvoyer au visage du monde ses principaux dysfonctionnements. Il peut le faire de manière douce ou crue. Le cinéma doit aussi porter les espoirs, et les pensées positives. Encore et toujours l'histoire toute simple du reflet.

Wim Wenders: Il faut parler sans relâche de la pauvreté et des inégalités. Ainsi que de l'importance croissante de la problématique environnementale.