A Paris, ça y est, l’Homme rentre au musée… ou plutôt y retourne, après six ans d’absence. Le nouveau Musée de l’Homme, entièrement rénové et repensé, vient en effet d’ouvrir ses portes place du Trocadéro, à deux pas de la tour Eiffel. Exit les ossements poussiéreux et les panneaux rébarbatifs: le lieu s’est mis au diapason des musées actuels, avec des espaces lumineux et des mises en scène interactives. Les collections, qui mêlent restes préhistoriques, objets ethnologiques et installations artistiques, offrent une vision renouvelée de notre humanité. L’occasion de mieux saisir ce qui fait sa diversité et son unicité… mais aussi de s’interroger sur son avenir.

Le Musée de l’Homme de Paris est l’héritier d’une longue histoire. Lorsqu’il voit le jour en 1880, c’est sous le nom de Musée d’ethnographie du Trocadéro, dans le palais du même nom. En 1937, le palais du Trocadéro est transformé en palais de Chaillot, avec l’architecture Art déco qu’on lui connaît aujourd’hui, et une nouvelle version du musée y est inaugurée. Aucun projet de rénovation en profondeur n’étant entrepris par la suite, le lieu finit par devenir désuet. Jusqu’à voir son existence menacée au début des années 2000, lorsqu’une grande partie des collections est transférée au nouveau Musée du Quai Branly, consacré aux civilisations non européennes. Le projet est finalement sauvé grâce à l’acharnement de quelques personnes qui croient en un musée consacré à l’être humain dans toutes ses dimensions, biologiques, historiques et culturelles.

Passé colonial

Le défi, toutefois, consiste à réinventer le genre. Que doit dire un musée de l’Homme au XXIe siècle? L’ancien musée de 1938, inauguré en pleine période coloniale et pendant la montée du nazisme, s’attachait à décrire l’humanité en fonction de ses différentes «races» – même si son fondateur, l’ethnologue Paul Rivet, était un universaliste qui n’entendait pas introduire de hiérarchie entre les représentants de notre espèce. La formidable collection de 91 bustes humains présentée au centre de l’exposition témoigne de la vision de l’humanité qui dominait à son époque. Moulés directement sur des personnes vivantes par les anthropologues-explorateurs du XIXe siècle, ces visages empreints d’une étonnante sérénité – il s’agissait de ne pas bouger pendant la prise de l’empreinte – sont censés représenter des types d’êtres humains: l’Esquimau, le Zoulou, le Chinois, l’homme du Timor ou des îles Fidji…
«On cherchait alors à classer les êtres humains en différents sous-groupes, comme on l’avait déjà fait pour les plantes et les animaux, indique Evelyne Heyer, conservatrice générale du musée. Cette classification servait à justifier l’asservissement des populations à peau foncée dans le cadre colonial.» Aujourd’hui, n’en déplaise à certains, le terme de «race» n’est plus employé pour décrire la diversité humaine, en raison de sa connotation négative mais aussi parce qu’il n’est pas justifié d’un point de vue scientifique.
Au-delà de l’indéniable diversité d’Homo sapiens, le nouveau musée du palais de Chaillot s’attache à définir ce qui fait l’homme (et la femme), au long d’une galerie de 2500 m² qui s’articule autour de trois questions: qui sommes-nous? D’où venons-nous? Où allons-nous? Dans les vitrines, on dissèque notre anatomie – une collection de cerveaux dans des bocaux montre que celui du dauphin est plus gros que le nôtre. On explore notre manière de venir au monde, de se représenter ce même monde, de se tenir debout, de se parer et de parler. Un étonnant mur des langues – il est réellement couvert de langues en plastique assez peu ragoûtantes, sur lesquelles le visiteur est invité à tirer – donne à entendre quelques-uns des 7000 idiomes de notre espèce. L’occasion d’écouter du yiddish, pour la première fois peut-être (600 000 locuteurs dans le monde), ou du pirahã, pour la première fois certainement (seuls 300 membres d’une tribu menacée d’Amazonie le parlent encore).

Australopithèque star

Mais un musée de l’Homme ne saurait exister sans quelques illustres ancêtres. Toumaï, Orrorin, Ardi ou Lucy, ils sont tous là, sans chair mais en os, pour raconter l’histoire des premières lignées humaines nées en Afrique il y 6 ou 7 millions d’années, puis l’émergence du genre Homo (le nôtre) il y a deux millions d’années, et enfin l’humanité multiple d’il y a 200 000 ans, quand plusieurs espèces d’hominidés (dont Sapiens et Néandertal) cohabitaient sur Terre. Les ossements présentés à portée de main des visiteurs sont des répliques; les originaux ont pour la plupart regagné le pays dont ils sont issus, comme Lucy, la star des Australopithèques, qui a pris ses quartiers au Musée national d’Ethiopie il y a moins d’une année.
Pour ressentir l’émotion de se trouver nez à nez avec un «vrai» homme préhistorique, il faut gagner l’abri des ancêtres, petite pièce plongée dans la pénombre où sont rassemblés – derrière des vitres de haute sécurité – sept crânes originaux d’Homo sapiens et d’Homo neandertalensis. «Par définition, ce sont des pièces uniques, et je serais rassurée de les savoir dans nos réserves. Mais ils font aussi partie du patrimoine et à ce titre il est normal qu’ils soient exposés», soupire la spécialiste de la préhistoire Dominique Grimaud-Hervé, une des quelque cinquante scientifiques qui ont contribué à concevoir l’exposition.

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Statuette callipyge 
et bus africain

Un détour encore par la mezzanine qui sépare les deux niveaux du musée: elle abrite diverses œuvres d’art préhistoriques, dont la Vénus de Lespugue, statuette callipyge en ivoire de mammouth datant d’il y a 23 000 ans – «la Joconde du Musée», dixit Evelyne Heyer. On arrive ensuite au second niveau de l’exposition, en plein néolithique, période charnière qui a débuté il y a 10 000 ans dans le croissant fertile et qui a vu les humains se sédentariser pour cultiver et élever des animaux. «Au néolithique, l’Homme commence à marquer l’environnement de son empreinte, il le modèle pour servir ses besoins. Certaines problématiques modernes ont émergé à cette époque. Comment faire pour exploiter les ressources situées autour d’un campement sans les épuiser? C’est la même question que celle du développement durable, mais à une autre échelle», relève Jean-Denis Vigne, archéozoologue au Muséum national d’histoire naturelle 
français.
Après le néolithique, c’est déjà presque le présent, et notre monde globalisé. A l’image de ce véritable car ramené de Saint-Louis du Sénégal et couvert de peintures multicolores. On y reconnaît pêle-mêle des références au président américain Obama, à des victoires – françaises ou sénégalaises – au football ou encore à des événements tragiques ou glorieux de l’histoire du Sénégal. Le propos de cette dernière partie du musée? Mondialisation ne signifie pas forcément appauvrissement culturel. L’hybridation peut être source d’innovation. Ainsi un même objet – la coque de téléphone portable, par exemple – décline son design à l’envi d’un pays à l’autre. Une même céréale, le riz, sera cuisinée à toutes les sauces selon les cultures – appuyez sur un bouton et vous sentirez l’odeur du riz à l’iranienne ou à l’indienne.
La conclusion pourrait être optimiste. Mais l’inventivité de l’humain lui nuit parfois aussi. Par exemple, quand il crée des plastiques bien pratiques, mais toxiques pour sa santé reproductive. Ou quand ses rejets de gaz à effet de serre mettent en péril l’équilibre de la planète. Voilà l’humanité mise au défi – entre autres – de gérer des pollutions multiples et d’apprendre à se passer de pétrole. Après s’être adapté à tout, l’Homme saura-t-il s’adapter à lui-même? C’est sur cette question que l’on quitte l’exposition.