A force de décortiquer les livres des autres, avec talent, pour le mensuel Les Inrockuptibles, Marc Weitzmann a-t-il perdu toute confiance dans les capacités des lecteurs? Assumant pour la troisième fois le rôle du romancier, il s'est armé dans ce Mariage mixte (Stock) d'un stabilo boss bien fluo pour en souligner toutes les intentions.

Le docteur Cottard, autrefois médecin chez Proust, est devenu vétérinaire mondain à Nice, fief de la droite la plus crapuleuse. A-t-il assassiné le fils disparu de sa très problématique épouse Claude? L'enfant vit-il caché dans quelque kibboutz en Israël, enlevé par l'amant calamiteux de sa mère, un certain Gluckstein? Le praticien a avoué puis nié, le corps n'a jamais été retrouvé et les époux entretiennent des rapports pervers d'amour-haine. Le fait-divers fascine le narrateur, lui-même en rupture de famille, qu'il a bafouée dans un roman, et très encombré de sa judéité. Il se livre donc à une «rêverie» qui s'expose au «risque de la réalité». Comme s'il avait voulu renouveler la démarche d'Emmanuel Carrère décortiquant dans L'Adversaire

(LT du 8 janvier 2000) l'affaire Romand, mêlant enquête et autobiographie.

Ce livre, annoncé à murmures insistants comme un événement de la rentrée, se révèle un assez laborieux amalgame de dialogues d'un réalisme grossier, absolument pas crédible, de clichés alignés, de digressions gluantes sur les fantasmes et les culpabilités liés au fait d'être juif ou non, le tout pesamment balisé à coups d'explications et d'illustrations pénibles. Ainsi Cottard choisit-il de se circoncire lui-même dans un étrange rituel expiatoire et Claude se convertit-elle au judaïsme dans un élan mystique douteux, tandis que le narrateur se débat avec ses origines et ses amours, elles aussi marquées du sceau de la transgression. Une rhétorique finalement assez insultante.

Ajoutez à cela de nombreuses références qui donnent à ses souffrances une légitimité érudite: Hegel, Danilo Kis, Todorov, Wittgenstein, Lacan, Benjamin, Roland (Barthes) et Sollers, inévitablement, parrain potentiel de cette confuse entreprise. «J'avais écris (sic) une comédie satyrique», confesse le narrateur p. 93, évoquant le roman qui lui a valu l'anathème familial. Ici, pas l'ombre d'un satyre et moins encore de satire, mais un mariage raté entre des ambitions narratives compliquées et une réalisation dont la pesanteur étonne de la part d'un commentateur si exigeant.