Susanna Tamaro

Au Cœur des choses

Trad. de Marguerite Pozzoli

Plon/Desclée de Brouwer, 136 p.

Susanna Tamaro est «le plus grand écrivain italien d'aujourd'hui», peut-on lire dans Au Cœur des choses (Verso Casa), dernier opus de la championne toutes catégories des ventes en librairie: ses livres sont en effet imprimés à des millions d'exemplaires et traduits dans plus de quarante pays. Publié en 1999, cet «essai» est constitué de deux conférences et d'un long entretien dans lequel l'auteur de Va où ton Cœur te porte se confie avec une apparente candeur tout en réglant vigoureusement ses comptes avec ses nombreux détracteurs. Par exemple avec l'establishment littéraire: «L'Italie est un pays de lettrés, pas d'écrivains. Des gens qui pratiquent les belles-lettres pour une question de convenances sociales. Etre écrivain, c'est autre chose.»

Avec un aplomb confondant et sans le moindre soupçon d'ironie, Susanna Tamaro nous assène dans son livre des maximes et des préceptes de vie qui frisent constamment le lieu commun le plus éculé. Au journaliste catholique qui lui demande: «Que répondez-vous aux critiques qui vous reprochent de vous être livrée à une littérature de lieux communs?» elle rétorque que la vie même est un lieu commun. Pour la Jeanne d'Arc des lettres italiennes, «nous sommes devenus esclaves de la liberté», car celle-ci «n'a mené nulle part, sinon dans un lieu où les gens ont perdu le respect d'eux-mêmes, des autres êtres humains et de tout ce qui les entoure»…Tous les grands thèmes philosophiques et moraux y passent, dans une optique qui se veut œcuménique, car l'écrivain s'insurge contre ceux qui lui collent l'étiquette d'auteur catholique.

Ce raccourci l'irrite d'autant plus qu'elle est issue, révèle-t-elle, d'une famille «d'origine hébraïque» convertie au catholicisme uniquement pour des raisons pratiques; et elle confirme au passage ses liens de parenté avec Italo Svevo (du côté maternel). A une certaine époque de sa vie – autre révélation – Susanna Tamaro s'est retirée dans un petit kibboutz situé en Galilée «pour méditer loin de tout et de tous». Elle continue d'ailleurs à mener une vie quasi monastique dans une ferme à proximité d'Orvieto, se complaisant dans un volontaire célibat: «Ma vocation est l'écriture, et c'est une vocation tellement forte qu'elle est inconciliable avec cette autre vocation forte qu'est le mariage.»

Un isolement qui ne doit pas faire oublier que pour Susanna Tamaro, la littérature est avant tout «une manière de communiquer», une façon privilégiée de «se frayer un chemin dans l'intimité des gens». D'où le recours systématique aux lieux communs – et à certaines facilités dénoncées à juste titre par la critique, mais rachetées aux yeux des éditeurs par un succès commercial proprement phénoménal. Que cette femme de 43 ans soit le plus grand écrivain italien vivant, il n'y a guère qu'elle pour le prétendre. On ne saurait nier, par contre, que ses prises de position ont une saveur délicieusement provocatrice dans un pays où le conformisme intellectuel est trop souvent – comme elle l'écrit très justement – le produit de convenances purement sociales.