«On succède à des gens qui, déjà, étaient dans le brouillard. Ils n’ont pas grand-chose à te transmettre, à part des névroses et des comptes en banque. Ce sont nos valeurs résiduelles.»

J’avais lu il y a quelques années cette phrase dans Essai d’intoxication volontaire, un entretien du philosophe allemand Peter Sloterdijk (avec son collège Carlos Oliveira) tout entier dédié à la critique de l’individualisme contemporain. Son pessimisme noir, radical mais ironique m’avait remué. La phrase me revient à l’esprit aujourd’hui. J’ai deux successeurs, encore jeunes, et donc voués à demeurer encore un moment ici-bas. Je voudrais avoir un peu mieux à leur dire, le jour venu, que l’épaisseur de mon brouillard intérieur, et davantage à leur transmettre que mes manies et quelques papiers de la banque.

Après tout, l’eau monte, la Terre chauffe et les variants ne cessent de varier cependant que les rats alpha – Bezos, Branson – se préparent à quitter le navire. On voudrait pouvoir exprimer quelque chose d’utile, ou de sage, voire de profond, à ses descendants – un mot, un truc, quelque conseil ou précepte qui se conjuguerait au futur, ne serait-ce que parce qu’on les a mis au monde, et qu’on va les y laisser. Pour ce qui est des névroses, anxiétés diverses, ruminations, troubles psychosomatiques, tout cela sera dûment transmis à mes héritiers. A eux de ne rien faire de cet encombrant fardeau. Si parfois le mort saisit le vif, il faut savoir repousser ses étreintes. S’agissant des finances, le legs sera nettement plus modeste. Je n’ai pas fait fortune, n’ayant pas choisi la bonne profession, ni montré de talent ou d’intérêt pour les affaires. Il n’y a pas de dettes, toutefois. A force de bosser comme un âne, j’ai fini par régler les arriérés consécutifs à une jeunesse excessivement insouciante.

Reste la question du brouillard, et de ses effets sur la qualité de la transmission et de son message. Mais que dire à des jeunes gens chaque jour confrontés au récit de leur propre extinction – et à la dénégation obscène de celui-ci? Qu’on s’excuse de les avoir invités sur cette maudite planète? Que l’on s’est malheureusement trompé – et qu’on a réagi trop tard? Qu’on espère pour eux que le feu ne prenne pas trop vite, que l’eau ne monte pas trop haut, qu’ils ne tombent pas au coin d’un bois sur un survivaliste un peu teigneux? S’agissant d’apocalypse, il faut le reconnaître, on a peu d’expérience au niveau de la feuille de route.

Dans le même essai, Sloterdijk décrit l’homme comme un ange, au sens où, au fil des siècles, celui-ci n’a cessé d’annoncer. L’existence de Dieu d’abord, puis l’irruption de la Science, ou l’avènement de la Démocratie. Ce même ange n’aurait plus toutefois, pour le philosophe, qu’une annonciation à la bouche aujourd’hui, aux accents de hoquet pathétique: «Je, moi, je, moi…» C’est forcément un peu court au vu des circonstances présentes et à venir. Mais face à ses successeurs, l’ange désormais vide, perdu dans le brouillard, est-il capable d’une autre histoire?

* Antoine Jaccoud est scénariste, dramaturge et écrivain


Peter Sloterdijk, «Essai d’intoxication volontaire, suivi de l’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art», Hachette Littératures, 2001.


«Voilà l’été», par Douna Loup