Et si la Suisse avait un peu plus d’humour?

Soutiens Les comiques veulent plus d’attention de l’Office de la culture

Ils plaident pour une aide à l’écriture

Un geste de l’Office fédéral de la culture (OFC) en direction de l’humour. Ou, en tout cas, en direction des arts populaires que sont le cabaret, le cirque, le spectacle de rue et le genre comique. Pour la première fois cette année, l’OFC s’est associé au Prix suisse de la scène qui, depuis 1993, est remis tous les ans par l’ATP (Association artistes-théâtres-promotion) à un représentant des arts dits mineurs, par analogie à l’appellation allemande, Kleinkunst.

Hier, à Thoune, c’est le slameur suisse alémanique Pedro Lenz qui a été primé et a reçu la somme de 30 000 francs. Egalement nominées dans le trio de tête, la comique Silvana Gargiulo et la cabarettiste Uta Köbernick ont reçu chacune 5000 francs. Avant l’entrée en jeu de l’OFC, le prix de l’ATP était doté de 10 000 francs. Ce pas de la Confédération en faveur des disciplines plus marginales, dont l’humour, va-t-il suffire?

«L’humour est un genre particulier qui mérite une reconnaissance particulière. Malgré le fait que cette discipline très plébiscitée permette à de nombreux théâtres de boucler leur budget annuel et contribue aussi à la bonne santé de nombreuses émissions, de radio et de télévision, l’humour ne bénéficie d’aucune reconnaissance de la Confédération et, souvent, des cantons. C’est profondément injuste.» L’homme qui défend les couleurs comiques avec une telle énergie sait de quoi il parle. Grégoire Furrer, 47 ans, dirige le Montreux Comedy Festival depuis sa fondation il y a plus de vingt-cinq ans. Il connaît par cœur les arcanes de l’humour et, lors de la dernière édition de son festival, en décembre dernier, il a pu sensibiliser Alain Berset à sa passion de toujours. «Le ministre de la Culture était présent le soir de l’ouverture et a prouvé à travers la finesse de son discours qu’il possédait une affinité avec l’univers comique.» Plus sérieusement, le conseiller fédéral a déclaré que l’humour faisait «partie intégrante de la culture» et a écouté avec intérêt les revendications de Grégoire Furrer qui sont, de fait, très articulées.

«Pour être un bon humoriste, il faut bien sûr avoir du talent, analyse le directeur du Montreux Comedy Festival. Mais il faut aussi beaucoup travailler. Or, actuellement, les humoristes ne bénéficient d’aucune aide à la formation. Pire, et c’est là mon grief principal, il n’existe aucune subvention qui soutienne l’écriture comique. Or, c’est souvent dans ce domaine que le niveau des comiques suisses souffre par rapport à leurs homologues européens.»

Par écriture comique, Grégoire Furrer entend aussi bien les sketches pour la scène que les scénarios de films, de séries télévisuelles ou encore de séries web. «On pourrait imaginer la création d’une commission des écritures humoristiques dont les membres seraient issus du milieu comique. Il s’agirait de directeurs de festival, de metteurs en scène de spectacles ou même des artistes. Trop souvent, les créations d’humour sont jugées par des gens qui viennent du théâtre conventionnel et qui ne comprennent pas la logique comique.»

Grégoire Furrer ne craint-il pas que les membres de cette commission soient juge et partie? «Non, il n’y aurait pas plus de compromissions que dans d’autres commissions, estime le spécialiste du rire. Par ailleurs, nous avons beaucoup de respect les uns pour les autres, car nous savons à quel point c’est dur de ficeler une bonne production comique. Personne ne serait oublié.»

Autre crainte: en créant une commission qui soutienne l’écriture comique, ne se dirige-t-on pas vers un humour standardisé, cadencé, celui cher à Pierre Naftule, producteur de la Revue genevoise, qui dit qu’un spectacle comique réussi doit déclencher entre 400 et 500 rires durant la soirée? «C’est un risque que l’on peut surveiller. Dans mon festival, je programme tout aussi bien du stand-up, c’est-à-dire des artistes qui pratiquent ce comique très efficace, que des poètes à l’humour plus décalé. Je ne suis pas comme ces producteurs québécois qui font leur marché un chronomètre à la main et ne prennent que les humoristes qui déclenchent des rires toutes les huit secondes!»

Pour le moment, l’Office fédéral de la culture «n’envisage pas de soutien spécifique à l’humour», rapporte Anne Weibel, responsable de la communication pour l’OFC. Le Message culture qui déterminera la politique de la Confédération pour la période 2016 à 2020, actuellement en discussion au parlement, ne prévoit pas de mesures dans ce sens. «Mais dans toutes les expressions artistiques, que ce soit le cinéma, la littérature, le théâtre, la danse ou l’art, l’humour est naturellement présent et il est aussi considéré dans notre appréciation.»

On peut d’ailleurs se demander pourquoi un accent particulier serait mis sur l’humour, alors que comédie et tragédie sont des couleurs artistiques plus que des disciplines en tant que telles… «C’est vrai que la nuance est délicate, admet Grégoire Furrer. Mais, du Web à la scène en passant par la télévision et le cinéma, il y a véritablement une industrie et un circuit de l’humour qui ont leur propre logique. Et, encore une fois, plus que le financement des productions ou la diffusion, c’est l’écriture qui mériterait un soutien pour sortir de l’idée que, vu sa rentabilité, le spectacle d’humour n’a pas besoin d’être aidé.»

Association artistes-théâtres- promotion, ATP, www.atp.ch

«Mon grief principal: il n’existe aucune subvention qui soutienne l’écriture comique»