Lu ailleurs

Les hyperpolyglottes, ces caméléons des langues

Des Pays-Bas à Malte, en passant par les Etats-Unis, le «New Yorker» a enquêté sur les hyperpolyglottes, ces personnes capables de parler au moins une douzaine de langues

Qui n’a pas un jour désiré parler toutes les langues du monde? Un rêve de gosse qui se heurte le plus souvent à nos limites d’adulte. Mais comme dans chaque domaine, il existe des exceptions. Ces Babels vivants, des génies qui passent d’une langue à l’autre et virevoltent sur les mots, sèment parfois l’incompréhension chez leurs interlocuteurs. Captivée par leur talent inné, la journaliste du New Yorker Judith Thurman, qui ne s’est jamais vraiment remise d’avoir elle-même calé face au vietnamien, a rencontré quelques-uns de ces polyglottes les plus éminents, ainsi que des scientifiques qui tentent d’en percer les secrets.


L’article original: The Mystery of People Who Speak Dozens of Languages (The New Yorker, 3 septembre 2018)


Son périple s’articule autour de sa rencontre avec Luis Miguel Rojas-Berscia, docteur en psycholinguistique à l’Institut Max Planck de la ville néerlandaise de Nijmegen. Péruvien d’origine, il maîtrise la bagatelle de 22 langues vivantes (espagnol, italien, piedmontais, anglais, mandarin, français, esperanto, portugais, roumain, quechua, shawi, aymara, allemand, néerlandais, catalan, russe, chinois hakka, japonais, coréen, guarani, persan et serbe) dont 13 qu’il parle couramment. En outre, il connaît six langues dites mortes ou en voie de disparition (latin, grec ancien, hébreu, shiwilu, muche, et sel’nam, une langue de la Terre de Feu à laquelle il a consacré sa thèse). Un vrai puits de science des langues.

Lire aussi: Polyglotte et ouverte, la Suisse attire les sociétés

Depuis longtemps, le linguiste souhaitait apprendre le maltais. Et c’est donc à Malte que l’accompagne la journaliste du New Yorker.

A peine arrivé, Luis Miguel Rojas-Berscia, qui préfère l’apprentissage dans la rue, ne cesse de s’adresser aux locaux: «Comment dit-on «mère» en maltais?», «Racontez-moi une blague!» Une fois qu’il les maîtrise, il utilise ses nouveaux mots pour entamer une conversation. Pour entretenir sa gymnastique de l’esprit, il les inscrit dans un petit carnet. Une semaine plus tard, l’hyperpolyglotte domine le maltais…

Les superpolyglottes et les hyperpolyglottes

Si le mot «hyperpolyglotte» a été inventé il y a une vingtaine d’années par le linguiste britannique Richard Hudson, de nombreux cas ont été mentionnés dans l’histoire ancienne. Le roi Mithridate s’adressait en 22 langues dans ses discours selon Pline l’Ancien, et selon Plutarque, Cléopâtre «avait très rarement besoin d’un interprète». Plus récemment, la reine Elisabeth Ire maîtrisait toutes les langues de son royaume – le gallois, le cornique, l’écossais et l’irlandais, plus six autres. Mais comme le rapporte le magazine, «avec seulement dix langues, la reine de Shakespeare ne peut pas être qualifiée d’hyperpolyglotte», le seuil accepté étant de onze. Le cardinal italien Giuseppe Mezzofanti (1774-1849) remplit le critère, du haut de ses 30 langues maîtrisées. Gardien en chef de la Bibliothèque du Vatican, ses langues auraient été aussi fluides qu’agiles, au grand dam du poète Byron qui avait perdu un concours de jurons avec lui…

Tout petit, Luis Miguel Rojas-Berscia baignait dans un environnement multilingue grâce à son père péruvien, sa mère d’origine italienne et sa grand-mère maternelle piémontaise. Homme de savoir, il se décrit comme «un amoureux des langues. Et quand je tombe amoureux d’une langue, je dois l’apprendre.» Mais contrairement aux idées préconçues, le docteur péruvien n’est pas un cas unique, il ferait même partie d’une certaine norme, dans les lieux au carrefour de plusieurs cultures. On l’a constaté récemment de l’autre côté du globe, avec Adul Sam-on. Cet adolescent thaïlandais faisait partie des joueurs de foot qui sont restés coincés au fond d’une grotte lors d’une sortie spéléologie. Grâce à ses compétences linguistiques (selon The Times, il maîtrise le wa, le thaï, le birman, le mandarin et l’anglais), le jeune homme a pu guider les équipes de secours.

Des applis multilingues

Ironiquement, écrit le New Yorker, alors que l’hégémonie de l’anglais rend moins nécessaire l’apprentissage d’autres langues pour travailler ou pour voyager, «il est de mieux en mieux considéré de les maîtriser. Et l’émergence d’internet a largement contribué à l’intérêt pour les langues. Pour permettre à chacun d’assouvir sa faim de connaissances et de franchir la barrière de la langue, de nombreuses applications ont vu le jour. Duolingo et Babel pour apprendre, Google Traduction et Reverso pour traduire un message par exemple. Le web a aussi permis aux communautés linguistiques de prospérer. Sur Facebook, de nombreuses pages regroupent des polyglottes confirmés. YouTube n’est pas en reste en diffusant des vidéos «tutos» ou des assemblées polyglottes. Ainsi le Britannique Richard Simcott organise tous les ans depuis 2009 la conférence Polyglot. Si les échanges sont majoritairement en anglais, celle-ci permet à des centaines de participants d’échanger dans toutes les langues souhaitées.

Il est essentiel de comprendre qu’on ne devient pas hyperpolyglotte en un claquement de doigts, c’est, comme écrit Judith Thurman, «un exploit rare et herculéen». Luis Miguel Rojas-Berscia estime que «nous sommes une vingtaine en Europe». Parmi eux, le Français Corentin Bourdeau et l’Italien Emanuele Marini, qui parle trente langues dont l’arabe, le turc et le grec. Ces trois personnages n’aiment pas trop parler anglais, cette langue qui s’est imposée au monde. Eux veulent s’ouvrir au monde et luttent contre «le chauvinisme linguistique».

Des profils difficiles à établir

Dans son enquête Babel No More traduit en français sous le titre Adieu Babel, le chercheur britannique Michael Erard écrit qu’il existe «trois types de polyglottes. Les génies ultimes qui excellent dans tout ce qu’ils font; les Mezzofantis (l’archiviste du Vatican), qui ne sont bons qu’en langues; et les gens comme moi». Comprendre par-là, les travailleurs acharnés, les stakhanovistes.

Peu d’études existent, avec de tout petits échantillons fondés sur le volontariat. Il semblerait que soient statistiquement surreprésentés parmi les hyperpolyglottes les hommes gays, gauchers, présentant un trouble du spectre autistique, et des troubles auto-immunitaires, comme des allergies ou de l’asthme. Richard Simcott, lui, est ambidextre, très tourné vers les autres, et papa d’une petite fille trilingue avant l’âge de 3 ans.

Lire également:  FOXP2, «gène de la parole», livre peu à peu ses secrets

Le New Yorker a aussi rencontré le neurogénéticien de renommée internationale, Simon Fisher. En 2001, il faisait partie de l’équipe qui a découvert le gène FOXP2, vite baptisé «le gène du langage» par la presse, et en a identifié une mutation unique et héréditaire responsable de la dyspraxie verbale, un trouble grave du langage. Il travaille actuellement sur la transmission familiale d’un certain «génie» pour les langues, et collecte ainsi la salive de nombreux hyperpolyglottes. Interrogé sur la possibilité d’acquérir une langue sans accent, Simon Fisher se montre négatif. Selon lui, un cerveau sacrifie la souplesse pour gagner en stabilité à mesure qu’il mûrit. Une fois la langue maternelle maîtrisée, la plasticité phonétique de l’enfance «s’éloigne» et notre cerveau s’occupe d’autres choses. En d’autres termes, une fois la puberté dépassée, il est pratiquement impossible de réussir le test de l’espion: passer incognito en parlant une langue récemment acquise.

La neurolinguiste Evelina Fedorenko travaille avec Simon Fisher au MIT. Pense-t-elle que les hommes gays, gauchers et faisant partie du spectre autistique pourraient avoir un avantage cérébral dans l’apprentissage des langues? «Un constat anecdotique selon moi, dit-elle. Pour commencer, les hommes reçoivent plus d’encouragement pour leurs prouesses intellectuelles…»

Parmi les trouvailles de la scientifique: comme tous les polyglottes, les hyperpolyglottes montrent moins d’activité cérébrale lorsqu’ils utilisent leur langue maternelle, qui requiert moins d’efforts. Mais en toutes circonstances, les hyperpolyglottes utilisent moins d’énergie, les zones activées sont constamment moins étendues. Ils sont plus efficaces. «On dit généralement qu’apprendre une langue vous rend plus intelligent. Malheureusement nous n’avons pas de preuve de cela. Mais face à une langue inconnue, le système neurolinguistique des gens normaux ne réagit pas, tandis que chez les hyperpolyglottes, il s’active».

Les hyperpolyglottes optimisent l’usage de leur cerveau.


L’article original: The Mystery of People Who Speak Dozens of Languages («The New Yorker», 3 septembre 2018)


Publicité