L’histoire commence comme La Petite Fille aux allumettes. En 2018, une adolescente menue s’assied au pied d’un mur, à Stockholm. Elle est aussi désespérée que la pathétique héroïne du conte d’Andersen, mais ne vend pas d’allumettes, au contraire: elle exprime sa peur du réchauffement en faisant une «grève scolaire pour le climat», comme l’indique un carton manuscrit posé à côté d’elle. Les passants ne prêtent pas attention à la petite silhouette. Une dame s’arrête et gourmande la rebelle à tresses: elle ferait mieux d’étudier si elle veut changer le monde. Petit à petit, des camarades de classe la rejoignent. Leurs rangs grossissent. Ils sont des centaines, des milliers de militants à se lever derrière Greta Thunberg. L’histoire est en marche…

Nathan Grossman retrace cette prise de conscience dans I Am Greta. Son film entre dans l’intimité de la prophétesse suédoise. Cette surdouée récite les éléments périodiques du tableau de Mendeleïev et, selon son père, en connaîtrait davantage sur le réchauffement climatique que 97% des politiciens du monde. Elle-même s’indigne de voir que les dirigeants ignorent ce qu’est l’effet albédo.

Schtroumpfette fragile

Avec ses joues pleines et ses tresses, ce croisement de Jeanne d’Arc et de Fifi Brindacier a encore un pied en enfance et 1000 peluches dans sa chambre. Sur le voilier qui cingle vers l’Amérique, battu par la pluie, bousculé par les vagues, elle est bourrelée de doutes: elle aimerait être chez elle, dans sa routine, avec sa mère, ses chiens. Parfois, son père, qui la chaperonne, est forcé de reprendre la main. Il oblige Greta, qui a connu de graves problèmes d’anorexie, à quitter une manifestation bruxelloise dont elle est la reine pour se sustenter. Elle s’énerve sur Google Translate et se referme soudain comme une huître, couchée en chien de fusil sur son lit, le visage enfoui dans l’oreiller.

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C’est cette même Schtroumpfette fragile qui monte à la tribune des Nations unies à New York et, le visage déformé par la colère, portée par une conviction propre à déplacer les montagnes, lance aux puissants son fameux «How dare you?» (comment osez-vous?). Son verbe est dévastateur: «Vous avez volé mes rêves, les gens souffrent, les gens meurent, et vous continuez avec vos contes de fées sur la croissance économique éternelle.»

Face à la Némésis septentrionale, les maîtres du monde et les thuriféraires de la doxa capitaliste temporisent, minimalisent, ironisent, paternalisent («Le monde est plus complexe qu’elle ne le croit»). Ils injurient la «radical baby», la menacent de mort. Ils la prétendent «dépressive», «malheureuse», évoquent le syndrome d’Asperger dont elle souffre pour insinuer qu’elle est mentalement dérangée. Bolsonaro et Trump s’adonnent aux sarcasmes. La violence de ces réactions démontre sans doute la justesse du combat. Emmanuel Macron peut se targuer d’être le premier président à la recevoir, mais il est visiblement pressé d’aller voir ailleurs et elle ne le retient pas.

Il n’y a guère que le pape François et Arnold Schwarzenegger pour prêter attention à la petite prophétesse. Sans peur ni reproche, elle taille sa route et la jeunesse l’accompagne, criant: «Vas-y Greta! Sauve la planète!»


I Am Greta, de Nathan Grossman (Suède, 2020), 1h37.