Compétition

Dans «I, Daniel Blake», un charpentier malade recherche des boulots inexistants

Ken Loach retrouve la forme dans ce film bouleversant qui suit deux damnés de la terre dans les dédales de l’administration britannique

Il y a deux ans, à Cannes, après avoir vu Jimmy’s Hall, une triste évidence s’est imposée: Ken Loach était fini, lessivé. Cette évocation d’une petite utopie communiste dans la très catholique Irlande de 1932 ressemblait à quelque Belle Histoire d’un Oncle Paul qui aurait pris sa carte du Parti. Le cinéaste anglais, 80 ans le mois prochain, n’avait pas dit son dernier mot. Il retrouve tout son mordant dans I, Daniel Blake, démontrant qu’il est plus à l’aise dans le monde contemporain, sondant les classes sociales les plus défavorisées pour en révéler le courage (Riff Raff, Raining Stones, Ladybird…), que dans la reconstitution historique (Le Vent se lève).

A Newcastle, le charpentier Daniel Blake, veuf, 59 ans, se remet d’une grave crise cardiaque et se confronte aux aberrations administratives de la Grande-Bretagne. Son médecin lui interdit de travailler, les services sociaux l’obligent à rechercher un emploi sous peine de sanctions. Il résume son impasse existentielle d’une formule fataliste: «Je suis un homme malade recherchant des boulots inexistants». Dans ce parcours kafkaïen du combattant, il croise Katie (Hayley Squires), elle aussi dans la panade: elle a deux enfants de deux pères différents, les services sociaux l’ont relogée à 450 kilomètres de Londres, elle a 12 £ en poche…

Cœurs brisés

L’infarctus ayant endommagé le muscle cardiaque mais pas la noblesse du cœur, Daniel noue une relation paternelle avec la jeune femme. Il distrait ses enfants, la soutient dans ses démarches. Katie cherche des des ménages à faire. Elle se prive de nourriture. A la banque alimentaire, dans une scène à vous briser le cœur, la jeune femme affamée mange quelques haricots à même la boîte de conserve puis, terrassée par la honte, s’effondre en pleurs… Lui faudra-t-il perdre l’estime d’elle-même pour nouer les deux bouts? Autour des deux personnages se révèle un tissu socio-économique ravagé (1300 candidatures pour huit postes dans une chaine de café…). Seuls survivent les aptes au système D, comme le voisin qui vend à prix cassé des chaussures made in China.

I, Daniel Blake nous rend Ken Loach au sommet de sa forme. Il n’y a pas une once de graisse dans son cinéma, pas la moindre concession au mélodrame. Toujours digne, il ne succombe jamais à la tentation du contre-champ édifiant – lorsque Daniel vend ses meubles, la caméra reste sur lui, elle ne montre pas le séjour vide. Sèches comme des coups de trique, les scènes établissent la veulerie des fonctionnaires infantilisant les nécessiteux, mais montre aussi la solidarité de ceux qui n’ont plus rien, la persistance de l’humour au fond du trou et l’esprit de rébellion toujours vif. «Quand on perd son amour-propre, on est foutus», déclare Daniel, interprété par l’extraordinaire Dave Johns, un acteur de télévision qui fait penser à Phil Collins avec sa bouille ronde et sa voix chantante.

Sous menace de sanctions, les services sociaux ont contraint Daniel à suivre un «atelier CV». Il en a rédigé un, à sa façon. Ce manifeste manuscrit ne lui a pas ouvert les portes de l’embauche, mais servi d’éloge funèbre: «Je suis un homme, pas un chien. Un citoyen – rien de moins et rien de plus». C’est déjà énorme.

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