La caméra cadre serré des tonnes de cintres, des monceaux de godasses, des fatras de téléphones… On est sur les bas-côtés de la prospérité, là où la société de consommation régurgite son trop-plein. «C’est le sujet du film: les déchets et la résurrection des objets et des gens. C’est incroyable ce qu’on peut consommer, gâcher, mais aussi tout ce qu’on pourrait retaper, réutiliser. Pour s’en sortir, notre société doit arrêter ce gâchis», rappelle Benoît Delépine. Avec Gustave Kervern, son concitoyen du Groland, son complice cinématographique, il a cherché une utopie qui fonctionne, une de ces «petites révolutions» auxquelles ils croient, comme le Familistère de Guise, en Picardie, montré dans Louise-Michel. Ils ont opté pour la communauté Emmaüs de Lescar, près de Pau.

Gus est en vacances sur son île Maurice natale. Le président du Groland, Christophe Salengro, est décédé, «mais son esprit est toujours là» assure, la main sur le cœur, Benoît Delépine venu à Locarno présenter I Feel Good. Cette comédie sociale, dont l’anarchisme carabiné le dispute à un humanisme éperdu, panache savoureusement le réel et la fiction. Les membres de la communauté Emmaüs tiennent leur propre rôle, quelques comédiens décalés, vieilles gloires (Lou Castel), un ancien de la Mano Negra (Joseph Dahan), des artistes de rue, des transfuges du Groland, des potes font l’appoint, et deux vedettes chapeautent la distribution.

Notre interview de Jean Dujardin: «Les acteurs de comédie sont timides»

Sacré zigoto

Yolande Moreau incarne Monique, la responsable de la communauté Emmaüs, Jean Dujardin son frère, Jacques. Elle ne l’a pas revu depuis des années. Il se pointe un jour en peignoir et plein de rêves de pognon. Un sacré zigoto, ce Jacques. Il a avalé de travers la doxa néolibérale, commencé sa carrière par vingt années sabbatiques, passé quatre ans dans un garage, mythique incubateur des start-up milliardaires, avant de se replier chez ses vieux parents – qui l’ont viré en pleine crise de la quarantaine, les salauds.

Jacques ambitionne d’inventer un truc comme «la roulette à couper la pizza, le Rubik's Cube ou les séries américaines» qui le rende richissime. Là il a l’idée de proposer de la chirurgie esthétique very low cost aux laissés pour compte. Son raisonnement est simple: quand les gueux seront beaux, ils se sentiront bien (feel good), donc ils retrouveront du travail. «Il est très con, concède Delépine, hilare. C’est vrai qu’on l’a gratiné. Il a surtout envie de s’en sortir. Comme le discours dominant, c’est la création d’entreprise, la réussite à tout prix, l’individualisme forcené, eh bien il essaye, il adopte ce discours sans en comprendre les conséquences. Il est un peu comme un perroquet»…

Monstrueux burger

«Terminé le temps des cerises, voici le temps des noyaux»… La satire de l’horreur économique est féroce, la déconnade en roue libre. Les punchlines abondent, comme «C’est pas Karl Marx qui va te payer un jacuzzi.» Le comble de la vulgarité consumériste est sans doute atteint avec le burger aux cinq viandes et cinq fromages que commande Jacques… Delépine se marre comme une baleine: «Ha ha ha! C’est l’anti cinq fruits et cinq légumes! Cinq viandes et cinq fromages, c’est la fin du monde!»

Déchaînés, les enfants terribles du Groland affublent Yolande d’un duck face du plus bel effet et métamorphosent physiquement Dujardin en abbé Pierre. «Faut le faire!» jubile le réalisateur, plié en quatre de rire. La marrade se voile d’une ombre apocalyptique: Jacques, qui vomit le communisme, dénonce les 20 millions de morts du stalinisme. Sa sœur objecte justement: «Ton capitalisme, à la fin, c’est 7 milliards de morts – sans compter tous les animaux qui seront morts avant.»

La férocité de la charge peine à dissimuler des trésors de tendresse pour le genre humain. Même cet odieux crétin de Jacques s’avère attachant: «On sent qu’il a une faille. Il est aussi un peu un Don Quichotte. On ne peut pas le détester», s’esclaffe Delépine. Pour lui, une des plus belles scènes du film est quand, dans le petit train de Pau, le jobard pose sa tête sur l’épaule de sa sœur.

Pianos désaccordés

La mélancolie s’invite dans la farce. Les cendres des parents sont dans la boîte à gants de la vieille Simca. Diagnostiquée bipolaire, la vaillante Monique fond en larmes. Certaines idées naissent pendant le tournage, ce «gigantesque tas de sable» sur lequel jouent les réalisateurs. Dans un hangar bourré de pianos abandonnés, un musicien passe d’un instrument désaccordé à l’autre pour interpréter une mélodie triste et belle comme un tocsin fêlé dans la brume. Une scène a été filmée avec une caméra des années 60 trouvée dans le bric-à-brac d’Emmaüs et encore en état de marche. Faire revivre les objets, faire revivre les exclus: par d’autres voies, le tandem grolandais perpétue la mission de l’abbé Pierre.

La dernière semaine du tournage s’est déroulée sans Benoît Delépine. «J’ai fait de la moto du côté de Pau, dans la montagne. Je descendais vers l’Espagne, et là un cheval sauvage traverse la route… Blong! Fracture du bassin, commotion cérébrale…» Et le cheval? «Il va bien, il s’en est sorti». Il se fend la poire.


I Feel Good, de Benoît Delépine et Gustave Kervern (France, 2018), avec Jean Dujardin, Yolande Moreau, Jean-Benoît Ugeux, Lou Castel, Jana Bittnerova, 1h45