«Tu sais, prévient Akhenaton, pour nous les albums sont surtout des prétextes pour reprendre la route.» Et sitôt ses quatre «collègues» d’éclater de rire, comme lors d’un numéro bien huilé. Trente ans après leurs débuts, les vétérans du rap tricolore sortent ainsi un autre recueil batailleur et nostalgique. Hasard des calendriers, alors qu’on plonge dans ce Yasuke («esclave du Mozambique devenu samouraï dans le Japon du XVIe siècle», nous apprend-on), NTM, rivaux éternels des Phocéens, achèvent une tournée d’adieu. «Chez nous, la question d’une séparation ne s’est jamais posée, jure Shurik’n. On est comme une famille unie par le hip-hop et l’envie de dresser un constat de la situation en France.» Quitte à se répéter.

La dette du rap frenchie envers IAM est indiscutablement colossale. Avec quelques autres, NTM encore, MC Solaar ou Ministère A.M.E.R aussi, les Marseillais ont contribué durant les années 1990 à imposer la rime rap dans les hit-parades francophones. Deux grosses décennies après Ombre est lumière (1993) et L’Ecole du micro d’argent (1997), œuvres décisives, une génération pour qui le hip-hop est moins affaire de «combat social» que de narcissisme ou d’introspection (Niska, PNL, etc.) leur a succédé, remisant ses «parrains» au rang de trésor générationnel passé. «Bons baisers de Mars, l’équipe de choc est de retour», peut alors bien prévenir Akhenaton aux premières mesures d’Omotesando, rapidement l’évidence gronde: le discours d’IAM est devenu prévisible, ses esthétiques à rebours, sa force créative contestable.

Aller vers le mieux

«On a d’abord fait ce disque pour offrir de l’espoir, explique Shurik’n, pour dire qu’aller vers le «mieux», c’est encore possible. Je comprends que cela peut paraître cliché à certains, mais chez nous délivrer nos opinions, dénoncer et inspirer reste au cœur de ce que l’on fait.» Là, un silence, suivi d’un grognement lointain qu’on interprète comme une approbation collective. Et tandis qu’on observe la pochette de Yasuke, relecture du Radeau de la Méduse de Delacroix où les marins perdus en mer sont ici de jeunes gens se prenant en selfie, Akhenaton s’empare du combiné pour renchérir. «On croit toujours au partage et à la rencontre à travers la musique, assure-t-il. Nous pensons que la transmission du savoir et des idées est importante sans devoir pour autant nous présenter comme des professeurs ou comme les détenteurs d’une science infuse.» On voudrait être convaincu. On replonge encore dans ce disque.

Sur le précédent album: IAM fait sa «Rêvolution» de velours

Dénonciation des dérives du libéralisme (Le Train de l’argent), encouragement à embrasser ses rêves (Yasuke), souvenirs à la pelle d’un «bon vieux temps» lointain (Self Made Men avec Psy 4 de la Rime), assauts contre l’abêtissement organisé (Quand est-ce qu’on s’aime): sans contre-pied ni surprise, IAM fait du IAM dans ce dixième effort. L’auditeur y progresse partagé entre la sensation de sécurité que procure le familier et un certain embarras envers des rimes balourdes («Où est l’hashtag MeToo? Et où est l’hashtag mytho?» demande Akhenaton dans Qui est?), des scratchs «à l’ancienne» ou l’atmosphère western ampoulée d’Eldorado. On en parle. Shurik’n explique: «On est cinq avec des goûts différents. On fonctionne en démocratie, prenant toutes nos décisions à travers un vote. Parfois, on peut être minorité sur le choix d’un son, mais on s’engage néanmoins à suivre ce que les autres ont décidé. Et c’est bien sûr aussi le cas pour le choix des invités.» Ils sont le principal argument de Yasuke.

Vie de famille

Qu’il s’agisse du «cypher» Fin des illusions, joute verbale fortiche où boxent jeune loup (Allen Akino) et vieux briscard (Faf Larage), ou de l’afrobeat Remember irradié par Femi Kuti, IAM n’est jamais aussi à l’aise que lorsque sa maison est pleine et grande ouverte. «Les gens qui nous rejoignent partagent nos valeurs faites d’empathie et d’écoute réciproque, jure Akhenaton. Quand ils nous rejoignent en studio, ils prennent part à la vie de notre famille. Comme dans n’importe quelle famille, chez nous ça s’engueule parfois. Mais surtout, ça se soutient. C’est de cette manière qu’on a proposé à mon garçon (JMK$) d’enregistrer quelque chose. Depuis des années, je le vois qui fait du son dans son coin. Il a longtemps hésité avant d’accepter. Comme il avait le trac, on est tous sortis du studio pour qu’il réalise sa prise sereinement. Et quel résultat!» Clairement.

Ce Once Upon a Time sur lequel s’illustre le fiston est d’ailleurs davantage qu’un titre de rang. Versant dans la trap sans en singer les esthétiques décalcifiées, il accomplit à lui seul ce que cet album a jusqu’à son beau final tant de difficulté à articuler. Soit: à 50 ans passés, on peut bien être des «darons» du rap français, mais encore tenir la dragée haute dans un game auquel on a tant donné. A cet effet, son refrain clame: «Il était une fois le hip-hop/est rentré dans mes veines/comme une drogue, ouais.»

IAM, «Yasuke», (Def Jam Recordings/Universal Music). En concert à Lausanne le 27 mars 2020 (Les Docks, complet) et à Prilly le 14 novembre 2020 (Vaudoise Aréna).


Une trilogie pour l’éternité

«… de la planète Mars» (1991)

Une quinzaine d’années après son explosion dans les ghettos new-yorkais, la culture hip-hop s’impose en Europe. Après un premier album autoproduit sur cassette, IAM publie en 1991 le disque qui en fera, aux côtés des Parisiens de NTM, le fer de lance du rap francophone. … de la planète Mars pose les fondations d’une musique politisée, tandis que le morceau Tam-tam de l’Afrique, qui sample avant Coolio le Pastime Paradise de Stevie Wonder, célèbre les racines du hip-hop.

«Ombre est lumière» (1993)

Les Marseillais passent à la vitesse supérieure avec cet ambitieux double album très abouti qui les pose non plus en fers de lance, mais en commandeurs du rap francophone. Tandis que sur J’aurais pu croire Akhenaton et Shurik’n s’attaquent à Bush père et à Saddam, ils prouvent, avec le tube Je danse le mia, qu’ils sont capables de ratisser large sans pour autant se compromettre. Ombre est lumière est d’une ahurissante richesse musicale et thématique.

«L’École du micro d’argent» (1997)

Le chef-d’œuvre incontesté et incontestable de IAM. Enregistré aux Etats-Unis, L’Ecole du micro d’argent est comme une réponse française au Wu-Tang Clan. Demain, c’est loin, envolée sombre épique de neuf minutes, est peut-être le plus grand morceau rap jamais enregistré en France. Autre classique, Petit Frère, sur ces gamins qui jouent aux durs et veulent grandir trop vite. Il y a deux ans, Akhenaton disait au Temps regretter que ces titres soient encore d’actualité: «Cela implique que rien n’a changé dans la société française.»

Par Stéphane Gobbo