Roman

Ian McEwan se glisse dans les failles du code civil

Une juge malmenée par la vie peut-elle encore trancher «dans l'intérêt de l'enfant»? L'écrivain britannique ausculte les arcanes du cœur et de la loi

Depuis son premier roman – Le Jardin de ciment, en 1978 –, Ian McEwan aiguise une prose qui ressemble à un scalpel. Elle lui permet, avec maestria, de décortiquer les mœurs et les cœurs dans une Angleterre où il joue un double rôle, celui du moraliste – souvent féroce – et celui de l'anthropologue rompu aux rituels de la bourgeoisie de son pays. C'est dans ce milieu social qu'il puise la plupart de ses personnages, sans jamais se contenter de débusquer les secrets de leur vie privée: ce qu'il aime, c'est aussi les mettre en scène dans l'exercice de leur profession – avec moult détails et jusque dans les coulisses, pour montrer que les apparences peuvent être trompeuses. C'est le cas du neurochirurgien de Samedi, du physicien nobélisé de Solaire, de la diplômée de Cambridge d'Opération Sweet Tooth et, maintenant, de la magistrate de L'Intérêt de l'enfant, le treizième roman du Booker Prize 1998.

Economie de moyens

Fiona Maye a 59 ans. Juge aux affaires familiales dans un tribunal londonien, elle est particulièrement respectée par ses collègues et ses rapports sont des modèles, à cause de «la concision de sa prose et de l'économie de moyens avec laquelle elle sait exposer un différend». Excellente pianiste, rigoureuse et presque rigoriste, totalement dévouée à une tâche qu'elle pratique comme un sacerdoce, elle sait que le sort des prévenus dépend de ses verdicts et elle ne les rend jamais sans une infinité de précautions. Voilà pourquoi son entourage l'admire tant: une femme d'honneur, «divinement hautaine, diaboliquement intelligente et encore belle», dit le président du tribunal à son propos.

Aveu assassin

Quand s'ouvre L'Intérêt de l'enfant, un dimanche soir, Fiona est allongée sur sa méridienne, un verre de scotch à portée de main. Elle vient de s'en verser un nouvelle rasade, parce qu'elle a reçu un coup fatal: son époux – Jack, spécialiste de l'antiquité – lui a brutalement annoncé qu'il allait la quitter pour vivre avec sa jeune maîtresse «une grande aventure passionnée». Après cet aveu assassin, Fiona touchera le fond. Pas si solide, la fringante magistrate. En quelques pages cinglantes, McEwan raconte comment, un soir de juin, basculent trois décennies de vie conjugale avant de renvoyer son héroïne au tribunal où, pour tâcher d'oublier, elle se plongera dans son travail avec plus d'application que jamais. Des affaires de divorces, avec des enfants sur la touche. Un dossier délicat concernant deux écolières juives victimes d'une famille ultra-orthodoxe. Un autre dossier brûlant, où elle doit se prononcer et donner son autorisation afin que deux frères siamois soient séparés par une opération chirurgicale, seule condition pour sauver l'un des deux malgré le refus des parents, des catholiques intégristes.

Jéhovah

Chaque fois, avec un tact admirable, Fiona appliquera la loi, afin de «placer l'intérêt de l'enfant au-dessus de celui de ses parents». On la voit au travail, peaufinant ses jugements dans le bureau où elle va être confrontée à une nouvelle affaire, dont elle ignore encore les implications, dans sa propre vie. Cette affaire concerne le jeune Adam Henry, 17 ans, un leucémique qui doit être transfusé d'urgence sous peine de mourir. L'hôpital a fait appel à Fiona parce que la famille Henry, et Adam lui-même, refusent cette transfusion, interdite par leur religion – ils sont Témoins de Jéhovah. La justice doit donc trancher, imposer la thérapie au nom de «l'intérêt de l'enfant» et, pour convaincre le jeune garçon d'accepter de se soigner, Fiona n'hésitera pas à se rendre à son chevet. A-t-elle outrepassé son rôle? Peut-être. Parce que ce n'est pas seulement une juge irréprochable qui rencontrera Adam sur son lit d'hôpital mais une femme fragilisée dans sa vie affective, trop sensible au charme de cet adolescent poète et, lui aussi, fasciné par la musique. Un adolescent qui pourrait être son fils, elle qui souffre de n'avoir pas eu d'enfant…

Lettres d'amour

Ce face-à-face si troublant sera le premier acte d'une tragédie poignante. Après cette rencontre, Fiona a convaincu Adam d'accepter la transfusion – au risque de trahir ses convictions religieuses – et c'est un convalescent passablement déboussolé qui lui écrira des lettres de plus en plus ambiguës, des appels au secours qui ressemblent à des déclarations d'amour. A ces lettres, elle ne répondra jamais. Non par indifférence mais parce que cette histoire dépasse sa déontologie professionnelle, un carcan qui l'étouffe et qui l'empêchera de tendre de nouveau la main à Adam, comme elle l'avait fait à l'hôpital. Jusqu'à l'inéluctable.

Vertiges

Mêlant affaires judiciaires et affaires intimes tout en confrontant la question du droit et celle de la foi – ils s'opposent ici de plein fouet –, ce roman montre que les lois des tribunaux ne sont jamais totalement infaillibles mais qu'elles comportent parfois des limites, des failles, et même de graves lacunes. Derrière le code civil et ses froides sentences, derrière ses implacables certitudes, il y a pas mal de zones d'ombres et l'auteur d'Expiation les explore avec beaucoup de subtilité en mettant en scène une femme aux abois, déchirée à cause même de ce qui fait la noblesse de son métier: défendre à tout prix «l'intérêt de l'enfant». C'est sur ce paradoxe qu'est construit le récit, un tourbillon d'interrogations et d'équivoques. Comme toujours, sous la plume de McEwan, ce maître du vertige dont tous les livres se referment sur des pièges.

André Clavel

Genre ROMAN
Auteur Ian McEwan
Titre L'Intérêt de l'enfant
Traduction de l'anglais par France Camus-Pichon
Editeur Gallimard
Pages 232


Citation «Elle voyait une preuve significative du progrès de la civilisation dans le fait que la loi plaçait l'intérêt de l'enfant au-dessus de celui de ses parents.»

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