Essai

Ibiza, plongée dans une mer de plaisir

Habitué de l’île Baléares depuis les années 1980, le philosophe français s’interroge sur les origines de son mythe et sur le sens de l’attraction qu’elle exerce toujours sur des foules de touristes qui souvent ne prennent pas la peine de la visiter au-delà de ses plages et de ses discothèques

Genre: Essai
Qui ? Yves Michaud
Titre: Ibiza mon amour. Enquête sur l’industrialisation du plaisir
Chez qui ? NiL, 352 p.

C’est un livre étrange, parfois maladroit – ­pourquoi tant d’auteurs ne se ­relisent-ils plus assez soigneusement pour éviter les redites? –, partagé entre coup de cœur, histoire et réflexion sociologique. Né de l’attrait d’un homme – Yves Michaud, philosophe que ses intérêts ont porté vers l’esthétique – pour un lieu – la plus déjantée des Baléares, Ibiza –, il se développe sur le mode de la monographie pour ouvrir sur un questionnement plus large, à l’échelle d’une planète où une part croissante des revenus est générée par l’industrie du plaisir: tourisme, musique, jeux, drogues légales et illégales.

Ibiza aujourd’hui, c’est plus de deux millions de visiteurs chaque année, essentiellement entre juin et septembre, pour une population résidente de 140 000 personnes, dont seule une minorité est d’ascendance îlienne. Des séjours brefs – une à deux semaines au maximum –, des hôtels pratiquant l’accueil forfaitaire, des fast-foods globalisés, quelques plages ensoleillées, des centaines de décibels de house et de techno, des hectolitres de bière, une distribution généreuse de méthamphétamine, de cannabis ou de cocaïne. Et des touristes qui repartent ravis, malgré la foule, les queues et des tarifs qui placent la soirée en discothèque au-delà des 100 euros.

Yves Michaud, qui fréquente Ibiza depuis les années 1980, jette sur ces exaltations prosaïques un regard amical: il évalue le travail des DJ en amateur éclairé, apprécie l’atmosphère fusionnelle des discothèques, les échos – écoutés en outsider – de la fête ininterrompue. Ce qui ne l’empêche pas d’en examiner les dessous.

Dessous sociologiques, d’abord: la machinerie de scène du plaisir permanent fonctionne avec ses prolétaires – immigrés en situation irrégulière, prostitués, voleurs à la tire, petits marchands de drogue –, ses parrains, souvent issus de la bourgeoisie historique de l’île et intégrés à la nomenklatura politique catalane, et son carburant: la corruption.

Dessous historiques, aussi: l’alcool, le soleil, la musique et la drogue ne créent pas partout la même magie. Il y faut un brin de mythe et celui d’Ibiza est fécond, façonné par plusieurs vagues de visiteurs. Les ethnologues, les peintres et les écrivains qui fréquentent les premiers hôtels ouverts dans les années trente et cinquante y mènent une vie de bohème guère différente de celle qui les attendrait à Montparnasse ou à Saint-Germain-des-Prés. A deux différences près: le coût de la vie, infime. Et le soleil, qui ne gâche rien.

Le premier est encore bas lorsqu’arrivent les premiers beatniks, en route vers d’autres paradis moins naturels et, dans leurs pas, la foule bigarrée des hippies: exilés volontaires du système, bohèmes à temps partiel, beautiful people – déjà – en mal d’expériences transgressives. Les hippies mettent à rude épreuve une autre caractéristique de l’île: la tolérance dont y fait preuve une population plutôt regardante sur les mœurs de ses membres mais organisée en familles nucléaires indifférentes aux faits et gestes de leurs voisins. Et désespérément dépendante des revenus du tourisme, faute d’autres ressources naturelles.

Pour beaucoup de ces pionniers, les attentes de départ – trouver un lieu propice à la création, à l’authenticité ou à l’invention de nouveaux modes de vie – tournent court, englouties par la douceur des jours, l’alcool ou la drogue. C’est-à-dire assez précisément ce que viennent aujourd’hui chercher à Ibiza des touristes qui ignorent les noms de Walter Benjamin, Tristan Tzara ou Antonio Escohotado dont ils perpétuent pourtant certaines expériences.

Même si quelque chose a changé. Mais quoi? Yves Michaud se refuse à discriminer les hédonismes: le plaisir est chose subjective et celui des lettrés et des artistes n’est pas a priori de meilleur aloi que celui des touristes de masse. Ce qui les différencie est ailleurs: dans le mode de production du plaisir. Naguère artisanal, laissé aux efforts de chacun et, de ce fait, interrompu d’inévitables phases d’effort, voire de dépression, il est aujourd’hui industriel. Ce que les tour-opérateurs vendent aux visiteurs d’Ibiza, ce sont des jours et des nuits de plaisir ininterrompu. Une immersion dans un univers où tous les désirs, souvent créés pour les besoins de la cause par un marketing intelligent, sont aussitôt satisfaits. C’est-à-dire un état permanent de jouissance auquel ne peut se comparer que celui d’un toxicomane doté d’un accès illimité à sa drogue.

La métaphore est transparente. L’«Ibiza brand» doit son succès à sa capacité de concentrer les traits d’une aventure hédoniste qui a débuté dans l’utopie et la contestation pour déboucher sur la demande de plus en plus répandue – et, pour le moment, largement comblée – de santé, de jeunesse et de bonheurs éternels. Dans ce contexte, le rêve évoqué régulièrement dans l’île de substituer un tourisme durable aux invasions saisonnières massives a donc tout du vœu pieux. Et la question est ailleurs: dans notre rapport à la vie.

,

Yves Michaud

«Ibiza mon amour»

P. 325

«A partir du moment où se rencontrent dépendance au plaisir et industrie pour y répondre, l’addiction triomphe – et il n’y a plus de raison d’en sortir»
Publicité