Cinéma

Icare la Courgette sur le toit du monde

Depuis sa première mondiale à Cannes en mai 2016, le film d’animation «Ma vie de Courgette», du Valaisan Claude Barras, vole de succès en succès. Après avoir remporter deux Césars, il est maintenant en lice pour un Oscar. Retour sur sa genèse

Faisons fi des considérations écologiques et affirmons-le: cet hiver, c’est la saison de la Courgette! Ou plus précisément d’Icare, cet attachant orphelin surnommé Courgette, héros d’un film d’animation artisanal et virtuose dans sa manière d’aborder des thèmes graves, et qui est devenu un véritable phénomène depuis sa première mondiale au Festival de Cannes, il y a un peu moins de dix mois.

Après avoir remporté de nombreux prix, «Ma vie de Courgette», projet que le Valaisan Claude Barras a mis une dizaine d’années à mettre sur pied, a remporté vendredi le César du meilleur long-métrage d'animation et celui de la meilleure adaptation. Il est aussi en lice pour un Oscar (Meilleur film d’animation). Un week-end fou qui verra le réalisateur et ses producteurs prendre l’avion pour Los Angeles samedi, au lendemain de la cérémonie des Césars. Pour Pauline Gygax, cofondatrice de la société Rita Productions avec Max Karli, obtenir un prix serait une cerise sur le gâteau. Car à ce stade, le simple fait d’avoir été nommé est une victoire, et ne rien ramener ne serait en aucun cas une défaite.

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Les trois nominations aux Prix du cinéma suisse (Meilleur film de fiction, Meilleure musique, meilleur montage), qui seront décernés le 24 mars à Genève, sont d’ailleurs tout aussi importantes, car à quoi bon être reconnu à l’étranger si on est boudé dans son propre pays? Ce qui est donc loin d’être le cas. Tant la critique que le public ont adoubé Courgette. En Suisse romande, où le film vient de sortir en DVD, il a attiré dans les salles quelque 120 000 spectateurs, soit plus que nombre de productions estampillées Disney, Pixar ou DreamWorks. Jamais un film suisse n’avait connu un tel succès de ce côté-ci de la Sarine. Il vient seulement de sortir en Suisse alémanique et au Tessin, avec des premiers résultats encourageants – respectivement 8000 et 2000 entrées.

Apprendre d’un échec

Pour comprendre le succès de «Ma vie de Courgette», il faut remonter au milieu des années 2000. Claude Barras coréalise avec Cédric Louis «Banquise», un dessin animé de sept minutes qui sera sélectionné par une trentaine de festivals internationaux après avoir été dévoilé à Cannes. C’est alors que Cédric Louis fait lire à son ami «Autobiographie d’une courgette», un roman paru quelques années auparavant et dans lequel l’écrivain français Gilles Paris raconte le destin d’un jeune garçon de 9 ans placé dans un foyer, où il rencontrera d’autres enfants cabossés par la vie. Les deux Romands décident de se lancer dans l’écriture d’un long-métrage.

Tandis qu’ils rêvent de mener à bien leur projet en compagnie de l’expérimenté producteur Robert Boner, celui-ci travaille en parallèle avec les Fribourgeois Samuel et Frédéric Guillaume sur «Max & Co», premier long-métrage d’animation de l’histoire du cinéma suisse. Les attentes sont grandes. Trop grandes. Alors à la tête de la Section de cinéma de l’Office fédéral de la culture (OFC), défenseur d’un cinéma «populaire de qualité», Nicolas Bideau mise sur ce film pour prouver à ses détracteurs que le 7e art helvétique peut être ambitieux et toucher un large public. Las, le film, pourtant bien accueilli par la critique et indéniablement réussi, connaîtra un cuisant échec. Seuls 32 000 spectateurs se déplaceront dans les salles du pays. Devisé à 30 millions de francs, le projet aboutira à la faillite des structures de production MAX-LeFilm Sàrl et Cinémagination SA. Mais comme le veut l’adage, tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. Les échecs sont nécessaires pour apprendre, dit-on aussi.

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Budget dérisoire

Robert Boner ne s’avoue pas vaincu et continue à travailler aux côtés de Claude Barras au développement de son film. Et lorsqu’il quitte le domaine de la production pour prendre la tête, à sa création, de Cinéforom (Fondation romande pour le cinéma), il décide de passer le relais à de jeunes confrères dynamiques et à même de mener à bien le projet. C’est là que Rita Productions entre en piste. Pauline Gygax se souvient de sa première réaction: nous ne savons pas faire de l’animation, ce n’est pas pour nous. Avec Max Karli, elle accepte néanmoins de visionner un vrai/faux casting que Claude Barras a réalisé en stop motion (animation image par image) avec les prototypes des marionnettes qui donneront naissance à Courgette et ses amis. Et là, c’est le choc. «On est instantanément tombé amoureux des personnages et de l’univers de Claude. On ne pouvait pas refuser de se lancer dans cette aventure.»

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Les deux producteurs, qui ont à leur actif des films comme «Les Grandes Ondes», de Lionel Baier, ou «La Rançon de la gloire», de Xavier Beauvois, prennent alors deux décisions fortes: ils décident de présenter Claude Barras à une scénariste et réalisatrice expérimentée – Céline Sciamma, qui dans ses trois premiers films («Naissance des pieuvres», «Tomboy», «Bande de filles») a exploré le monde de l’enfance et de l’adolescence – et se battent pour maintenir l’économie du projet en adéquation avec la démarche de Claude et l’esprit du film. «Ma vie de Courgette» coûtera au final 8 millions de francs, une somme dérisoire en matière de cinéma d’animation.

Sélectionneur bouleversé

Pauline Gygax avoue avoir eu par trois fois le pressentiment que le film pouvait devenir un succès: lors de la découverte du vrai/faux casting, au moment de la lecture de la première version du scénario écrit par Céline Sciamma et, enfin, lors de la projection du premier montage. Avec Max Karli et Michel Merkt, avisé et influent producteur genevois basé à Monaco et qui a décidé d’investir dans le film alors qu’il était en cours de tournage, la décision est prise de soumettre le «bébé» à la Quinzaine des réalisateurs, section parallèle du Festival de Cannes dirigée par Edouard Waintrop, également directeur des Cinémas du Grütli, à Genève. Leur but: positionner «Ma vie de Courgette» comme un long-métrage de cinéma, et non uniquement comme un film d’animation. Edouard Waintrop sort bouleversé d’une projection privée et décide aussitôt d’accueillir la première mondiale. Celle-ci aura lieu le dimanche 15 mai 2016 et offrira au film une visibilité mondiale instantanée.

La suite tient du conte de fées. Le film est vendu dans le monde entier, reçoit partout un accueil flatteur et bienveillant de la part des professionnels et finit par être nommé aux Golden Globes, où il s’inclinera finalement face à «Zootopie», produit par Disney, dans la catégorie Meilleur film d’animation, avant d’entrer en lice pour les Césars et Oscars. Où il n’a finalement que peu de chances de s’imposer, tant, au vu du nombre de votants et de la puissance des grands studios en termes de visibilité, il reste un projet modeste. Et qui, contrairement à ce que son succès pourrait faire croire, n’a pas enrichi ses producteurs, obligés d’investir massivement dans la campagne de promotion du film, notamment aux Etats-Unis, où concourir aux Oscars revient à se présenter aux élections présidentielles, les attaques personnelles en moins.

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