La dernière fois qu’on avait eu des nouvelles d’Ichon, il donnait une interview depuis un bain moussant. Cette fois, c’est en voiture, roulant quelque part dans un quartier de Seine-Saint-Denis, qu’il répond à nos questions. Se mettre en scène: le cofondateur du collectif Bon Gamin s’y emploie depuis Il suffit de le faire, mixtape parue il y a trois ans. A ce point qu’on avait un peu oublié combien derrière son soin mis à se distinguer attend un auteur attachant, capable de parler en piano-voix de la mort ou de sa maman. «Il m’a fallu du temps pour accepter d’être moi», dit-il, le son du trafic brouillant sa voix. Son premier album, Pour de vrai, est taillé pour le confort domestique ou les matins consolants.

«Posez vos questions, vous serez ma bande-son.» Il ne dit pas où il file, Ichon, en cette matinée où Paris est «d’un gris déprimant», mais tout est comme s’il s’amusait de la situation. Car pour avoir longtemps été un challenger parmi d’autres dans le rap game tricolore, bataillant à force d’EP peu admirés (Cyclique, 2014) ou mal considérés (#FDP, 2016), ce beau parleur mesure aujourd’hui le chemin parcouru de la cité aux plateaux télé, des concerts à l’arrache donnés dans les quartiers aux vidéos chics tournées dans des studios aérés. «Je voudrais qu’on regarde cet album comme une preuve des possibilités qui nous sont offertes dans ce monde, explique-t-il, indolent, alors qu’on entend le son du clignotant. Même si ce qu’on désire se situe hors des cases admises, ça devient vrai si l’on y croit, si l’on s’accroche, si l’on parvient à chasser la peur et à essayer de devenir soi.»

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«J’essaye, j’te jure»

On connaît ce discours. On le lui dit, prudemment. Yann-Wilfried Bella Ola (son nom) s’en amuse, conciliant: «Tu sais combien c’est dur de se sentir à part et de ne pas pouvoir l’affirmer? C’est ce qui m’est arrivé. Pendant longtemps, je faisais ce qu’il fallait pour être accepté. Erreur! Poursuivre dans cette voie, c’est renoncer à ce que l’on veut vraiment.»

Soit, dans son cas, s’inventer un personnage décalé capable du réalisme d’un chansonnier, des embardées d’un Tyler, The Creator et des évidences sophistiquées d’un Frank Ocean, son héros. «Je recherche cet équilibre parfait entre simplicité et sensibilité qui me fait tant kiffer, explique-t-il. Je n’y suis pas encore, mais j’essaye à fond, j’te jure!» On veut le rassurer: du soliloque de Miroir à la trap vaporeuse de 911 et jusqu’à la ballade Encore un peu, Ichon marche lentement, mais sans avoir à rougir, dans l’ombre de ses modèles américains. Plus sûrement, il démontre peu après Lomepal, notamment, combien le rap français sait efficacement se régénérer à coups d’introspection et d’arrangements soignés.

Itinéraire d’un garçon pressé

On n’entre pas dans Pour de vrai comme dans une cour de récréation. Sinon le tube rap-house Noir ou blanc chanté avec Loveni, camarade de longue date, rien dans cet ensemble n’invite à l’épate. C’est la qualité première de ce dix titres en partie conçu par Myth Syzer, autre vieux frère, qui refuse les rondeurs viriles qui font, entre autres, la fortune d’un Damso. Piano et cordes, saxo et batterie acoustique: Ichon invite qui aime les intimités tristounettes à le suivre dans sa chambre à coucher. Romances amères ou petits revers y tiennent le haut du pavé.

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«J’essaye d’rire encore, pour vivre encore», chante-t-il ainsi dans Presque deux. Et on veut le croire. Puis on se laisse faire, négligeant des rimes moins inspirées («J’suis né dans le 9-3 en 1990/J’me sens libre quand j’rappe, j’me sens vivre quand j’lis») pour se laisser conter l’itinéraire d’un garçon pressé, autrefois B-boy ordinaire réinventé en dandy inquiet. «Le temps, c’est ce qui me travaille, reconnaît Ichon, à présent garé sur le bas-côté. Autrefois, je pensais sans arrêt au coup d’après. Avec ce disque, j’ai voulu me mettre au chaud avec un piano et de quoi manger, et réfléchir à ce que j’apprendrais si je dressais mon autoportrait.»

Maître de sa vie

On fixe alors la pochette de Pour de vrai: beauté magnétique, l’ex-mannequin y apparaît noble, fixant l’objectif, cheveux tressés en choux afro et marcel blanc sur corps athlétique. On songe alors à l’image qui accompagne l’album Voodoo de D’Angelo (2000). On en parle alors qu’il redémarre. «C’est la même démarche, je crois, avance-t-il. Il s’agit de dire: je suis maître de ma vie, je peux la mettre en scène.»

Alors que son disque fait l’objet d’un engouement enviable, sans mesure néanmoins avec l’attrait suscité par les grosses berlines Ninho, PLK ou Kaaris, le gosse de Montreuil savoure ce que son tube Maintenant (2017) annonçait déjà comme en murmures: la fierté de ses proches. «Ma mère et mon petit frère sont rassurés, dit Ichon. Ils ont eu peur pour moi ces dernières années. J’étais assez libre, ça les effrayait. A présent, tout est plus serein. Et si je le pouvais, là, tout de suite, j’irais m’isoler quelque temps pour pleinement apprécier ce moment.»


Ichon, «Pour de vrai» (Bon Gamin, 2020).