Scènes

Ida ou la saturation numérique

Au Théâtre Poche, à Genève, «CTRL-X» montre avec efficacité la pression que peuvent engendrer les nouveaux modes de communication, conçus pour être utilisés avec excès

Jeune femme sous influence. Ida a la trentaine et comme beaucoup de ses sœurs nées à l’ère numérique, elle a peu d’espace pour ses pensées intérieures ou les simples battements de son cœur. Entre les appels et messages incessants sur son smartphone et les multiples images visionnées sur l’écran de son ordinateur, sans compter les flashes info et notifications push qui déferlent à tout moment, l’héroïne de «CTRL-X» fait l’effet d’une bête traquée par une horde de prédateurs.

Bien sûr, le personnage central de ce tour de force technologique du collectif MxM pourrait éteindre ses appareils et respirer. C’est ce qu’on lui souhaite après vingt minutes de spectacle. Mais la jeune auteur Pauline Peyrade connaît la fascination perverse exercée par l’ultraconnexion: couper le flux, c’est la mort assurée. D’autant qu’Ida vit dans le souvenir d’un amour défunt, un photo-reporter mort sur le champ de bataille, dont elle entretient la mémoire par images, interviews et mails interposés.

Une toile d’araignée. Ce n’est pas la première fois qu’on emploie la métaphore pour désigner le Web, précisément rebaptisé la Toile. Mais c’est la première fois qu’un spectacle de théâtre montre à quel point un utilisateur peut devenir une mouche prise au piège de cet univers saturé. Sur la petite scène du Poche, tout a été pensé et bien pensé par Cyril Teste et son collectif pour que le harcèlement numérique fasse image. Un lit, une lampe, un fauteuil. Sur le plan matériel, le monde d’Ida (Laureline Le Bris-Cep) est sobre. Sur le plan immatériel, en revanche, il ressemble à une forêt tropicale, de nuit. Pas une minute de répit.

Pour que le public prenne la mesure de l’assaut, le collectif MxM transforme la baie vitrée du studio en écran géant où s’affichent presque tous les flux numériques subis ou engendrés par la jeune femme. Les SMS, mails, flashes infos, appels rentrants, images de son ordinateur ainsi que sa bibliothèque de photos ou encore des articles de Wikipedia. Des impulsions qui apparaissent en surimpression de sa propre image filmée et projetée. Le son, lui aussi, joue sa partition. Un traitement habile qui permet de réaliser à quel degré un esprit fragilisé est une proie toute désignée pour ce monde virtuel et ultra-connecté. En contrepoint, Adèle, la sœur d’Ida (Agathe Hazard-Raboud) incarne le bon sens qui tente de sauver la noyée, tandis qu’Adrien Guiraud interprète tantôt la voix d’un soupirant d’un soir, tantôt Pierre K., le photographe tant pleuré qui ressuscite, cette nuit-là, par la seule force de l’imaginaire d’Ida.

Et le texte de Pauline Peyrade? Intéressant? En grande partie, il épouse et sert ce principe d’éclatement technologique en restituant la multitude de paroles. Dans ce registre, il est vertigineux et pertinent. En revanche, il perd de son intérêt lorsqu’il entonne le discours contestataire et cliché du photo-reporter qui se considère au-dessus de la mass media ainsi qu’un galimatias pseudo-impressionniste sur l’instant T de la photo. Peu importe. Avec son traitement visuel et sonore étudié, la proposition raconte parfaitement l’infernal tourbillon que peuvent engendrer les nouveaux modes de communication.


Control X, jusqu’au 1er mai, Poche/Gve, Genève, 022 310 37 59, www.poche---gve.ch,

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