Genre: ROCK
Qui ? Idaho
Titre: You Were a Dick
Chez qui ? (Talitres/Irascible)

C’est encore une ode à la langueur. Entre splendeurs harmoniques et soieries mélodiques. Depuis près de vingt ans, Idaho parfait un même sillon qui déchire l’horizon brumeux de radieuses beautés.

La voix un temps atonale de Jeff Martin, seule âme damnée à bord d’Idaho, livre ses tourments à des larsens moins tremblés. A ce titre, ce huitième album studio bizarrement baptisé You Were a Dick constitue l’une des plus magnifiques et inattendues réjouissances de ce début d’été. Une perle de pop impressionniste d’une divine mélancolie que le chant fracturé de Martin habite avec une grâce rare.

Hormis une mini-tournée européenne début 2008, on restait en effet sans nouvelles d’Idaho depuis le classieux The Lone Gunman (2005).

Six ans après, le songwriter californien demeure un extraordinaire orchestrateur de velours musical. Sons duveteux, atmosphères célestes ou sensuelles, guitares pointillistes, claviers délicats, You Were a Dick excelle dans les registres murmurés et déploie des trésors de sensibilités. Echafaudé en solitaire dans sa demeure de Laurel Canyon, quartier des hauts de Los Angeles, ce nouveau disque tutoie véritablement les anges par moments. Si les douceurs vocales d’Eleni Mandell apparaissent ça et là pour renforcer le sentiment de trouble délicat, les chansons d’Idaho égrènent sans mal leur spleen lumineux.

L’oxymore colle d’ailleurs à merveille à l’univers d’Idaho. Baignés de clairs-obscurs, oscillant entre épure («Someone to Relate to») et raffinement («The Happiest Girl»), tempos lents («Reminder» ou «Weigh it Down») et élans véloces («The Space Between» ou «Up the Hill»), guitares chaleureuses et claviers tempérés, les climats varient juste d’intensité dans la pénombre.

Ce répertoire chagrin et songeur résonne tour à tour comme un chapelet de prières ou d’incantations. Dans ses sortilèges vénéneux, hypnotiques parfois, le timbre confident de Jeff Martin rayonne tel un astre perdu dans l’immensité céleste. «Peut-être suis-je l’incarnation d’un esprit banni du ciel, dont le seul salut sur terre est de composer une musique hors du temps et de la réalité?» a d’ailleurs osé avancer un jour Jeff Martin. Il y a de cela. Tant la dimension intemporelle des compositions semble indéniablement faire partie de l’identité d’Idaho.

Un ADN exposé en partie déjà en 1993 par le biais de Year After Year, quand Jeff Martin œuvrait encore et pour l’unique véritable fois aux côtés de John Berry. Plus noir et déchiré, souffrant alors de la comparaison avec les illustres Red House Painters de Mark ­Kozelek et l’American Music Club de Mark Eitzel, Idaho esquissait pourtant les promesses atmosphériques et introspectives à venir. Lignes mélodiques appuyées, lenteurs rythmiques et climats voilés allaient se voir érigés en marque de fabrique à jamais reconnaissable d’Idaho. Le projet de Jeff Martin, dont le talent de songwriter fut même un temps comparé à celui de Neil Young, restera toutefois confiné aux circuits de l’alternative rock. Mais la constance qualitative de ses succès d’estime, de This Way Out (1995) à The Lone Gunman (2005) via quelques rééditions et live, lui valent au fil des années le statut de chanteur respecté, voire culte. Après quelques égarements alcoolisés, des albums en demi-teintes et des BO confidentielles de films, Idaho recouvre enfin avec ce You Were a Dick son éclat. Celui d’un envoûtant astre noir.

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Jeff Martinalias Idaho

dans «L’Hebdo», 23 novembre 2000

«Peut-être suis-je l’incarnation d’un esprit banni du ciel, dont le seul salut sur terre est de composer une musique hors du temps et de la réalité?»