Il paraît qu’au Moyen Age, les mines de la région regorgeaient d’agates, de jaspe, de quartz. Capitale mondiale du négoce et de la taille des pierres colorées, Idar-Oberstein n’a rien à envier à Anvers, sa jumelle spécialisée dans la taille et le négoce du diamant. Ici aussi, on taille les plus belles pierres colorées du monde – émeraudes, saphirs, rubis ou aigues-marines – de père en fils et 30% de la population active vit de ce savoir-faire.

Une tradition qui remonte à la fermeture des mines, lorsque les habitants d’Idar importèrent d’Amérique du Sud les plus belles pierres colorées. Dans une Europe ravagée par les guerres napoléoniennes, les habitants d’Idar avaient décidé d’émigrer vers le Brésil. A l’époque, les mineurs pouvaient s’échiner dans les mines, en complément des revenus de leur ferme. Il leur fallait creuser un an pour parcourir un mètre, et les gisements déclinaient. L’empereur du Brésil, Pierre Ier, promit aux fermiers allemands de nouvelles terres.

«Une fois sur place, dans le Rio Grande do Sul, quelle ne fut par leur surprise de constater que des agates se trouvaient directement à même le sol ou la rivière, et qu’il n’y avait qu’à se baisser pour les ramasser. Ils ont alors rempli les cales des bateaux de leurs précieux trésors qu’ils envoyèrent à Idar, et firent ainsi renaître l’industrie de la taille», raconte ainsi Beate Nikodemus, une ancienne négociante de 40 ans devenue guide au musée.

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Tanzanite

A Idar, la présence du Brésil se lit dans la cuisine, le churrasco, les mariages ou les retrouvailles familiales. Tandis qu’au Brésil, de nombreux villages parlent encore des dialectes allemands.

Le musée des pierres précieuses d’Idar-Oberstein, détenu par une fondation et alimenté en pierres par les négociants et les lapidaires, expose d’incroyables trésors. Rubis de Birmanie, émeraudes de Colombie, saphir du Pakistan, aigue-marine du Brésil, morganite, tsavorite ou tanzanite, une pierre très rare découverte en 1967, dont la mine est presque épuisée et la valeur peut égaler celle du diamant.

«Pour Liz Taylor, le joaillier Tiffany’s avait créé une collection avec la tanzanite et cela a lancé une mode comme pour le diamant. Cette parure est exposée ici, explique Beate Nikodemus. La valeur d’une pierre précieuse réside dans le regard de celle ou de celui qui l’admire. Ce sont les oxydes métalliques, les impuretés présentes dans la pierre, qui font sa beauté», explique Beate Nikodemus.

De père en fils

A la tête d’une usine fondée en 1919, René Arnoldi travaille avec femme et fils. Cinq personnes vendent ses produits sur les cinq continents. Historiquement, dans les fabriques, l’atelier est au rez-de-chaussée et la famille au second étage. La plupart des entreprises portent un nom de famille et se transmettent de génération en génération, parfois depuis plus d’un siècle, comme chez les Arnoldi.

«Mon grand-père était tailleur, on avait de la famille au Brésil, des cousins, qui partirent ensuite au Minas Gerais, avec un marteau et un peu de nourriture. On trouvait alors de magnifiques aigues-marines dans la célèbre mine de Santa Maria, explique René. Puis vint l’ère de la tanzanite, qui a joué un grand rôle dans l’essor de la maison. Dans les années 1960, mon père avait un contrat avec le gouvernement tanzanien pour acheter toute la production.»

En ce moment, ce sont les rubis du Mozambique et la tourmaline Paraiba qui font tourner les têtes. «La Paraiba vient du Brésil, mais aussi du Mozambique, souligne René Arnoldi. Elle était totalement inconnue avant le début des années 1980. Personne ne pensait qu’il pouvait exister des tourmalines avec de l’oxyde de cuivre qui lui donne cette couleur bleue. Spéciale et unique, elle a commencé à 1000 euros le carat en 1985, elle est aujourd’hui à 150 000. Je ne connais pas d’autres pierres qui aient connu une telle augmentation de prix.»

Négociations

Ce jour-là, Sekou Condé apporte des aigues-marines de Jos, des grenats mandarine et des rubellites d’Ibadan, et des tourmalines de Goma. Tandis qu’Alexander Arnoldi examine les pierres brutes à la lampe pour mieux juger de leur qualité, le vendeur attend le verdict avec anxiété. Il veut vendre tout le paquet, l’acheteur fait le tri…

«Ces mines produisent beaucoup de pierres avec des inclusions. Ce n’est pas satisfaisant pour nous… Il y a des pierres que je ne pourrai pas vendre», explique Alexander, qui prendra bientôt la relève de son père. Il propose 15 euros le gramme, on argumente, Sekou Condé tente de négocier à 23 euros le gramme. Marché conclu!

Sekou a commencé à 26 ans. Son père était mineur de diamants en Guinée, ses frères et ses amis aussi. «On préfère venir à Idar, car le prix de vente ici est meilleur; parfois, on achète en Afrique mais il y a beaucoup de concurrence entre acheteurs, confie-t-il. Nous, les Guinéens, sommes désormais en compétition avec les Indiens et les Chinois qui viennent directement sur le terrain.»

Meilleur prix

Au début, les Guinéens étaient venus avec leurs petits sachets pour leur propre compte. Ils mangeaient dans les restaurants chinois et se déplaçaient en taxi. Aujourd’hui, ils sont bien acceptés et se débrouillent à l’africaine: «Je négocie les pierres pour le compte de mes contacts au Congo, à Madagascar, en Tanzanie, au Nigeria, et on partage le produit de la vente. Mais parfois, on porte trop d’espoirs, trop! L’espoir de nos familles, de nos villages, l’espoir du pays et de l’Afrique en même temps», confie Sekou Condé.

Les Guinéens vendent à Idar, puis à Bangkok et à Hongkong. Ils échangent entre eux et envoient les pierres là où ils peuvent en obtenir le meilleur prix. Mandingues, ils travaillent souvent pour le compte d’intermédiaires locaux qu’ils doivent ensuite rétribuer. Cette mainmise sur le négoce en Afrique a commencé par la découverte du diamant en Guinée et en Sierra Leone.

A la bourse d’achat de pierres précieuses, Idar ambitionnait alors de rivaliser avec New York ou Tel-Aviv avant que Bangkok ne lui fasse de l’ombre. Aujourd’hui ne restent que des entreprises indiennes de Jaipur, des vendeurs guinéens et Rolf Görlitz. Ce dernier est, depuis soixante ans, dans le business et vend rubis, saphirs, émeraudes et alexandrites, un chrysobéryl à changement de couleur, très rare, qui a la particularité de ressembler à l’émeraude le jour et au rubis la nuit…

Milieu fermé

«A Bangkok, ils sont doués pour toutes les pierres de couleur, mais ici on a des pierres de grande valeur. La difficulté, c’est de savoir où trouver le brut. On prend l’avion quand on trouve quelque chose d’intéressant. Je vais au Brésil, en Afrique de l’Est, au Sri Lanka, en Russie. C’est parfois dangereux. Dans les mines de Longido, en Tanzanie, j’ai failli mourir en recherchant un rubis dans un trou de 60 mètres qui s’est rempli d’eau», se rappelle Rolf Görlitz.

Le milieu reste très fermé, il n’est pas si facile de vendre des pierres. «Si vous essayez de vendre pour 10 000 dollars, il n’est pas sûr que vous en récupériez 10 000, même en allant de Bangkok à Hongkong. Il faut au minimum dix ans d’expérience pour y parvenir. J’ai essayé et je me suis fait plumer. J’ai fait beaucoup de métiers dans ma vie et je n’ai jamais connu un tel business», témoigne Andy Köhler, tailleur de pierres qui fait le travail de portier de la bourse, en attendant des jours meilleurs.

Le prix de revente et le prix d’achat sont totalement subjectifs. L’or, le café, le pétrole et même les diamants ont un cours, mais pas les pierres colorées. «Tout est basé sur la chance, pour trouver les plus belles pierres, et l’expérience, pour ne pas se faire rouler. Comme dans un jeu. Je n’ai jamais vu de business plus difficile que celui-là. Et tout se fait par une simple poignée de main, il n’y a pas de contrat, vous ne pourrez pas faire appel à la justice. C’est pour cela que la confiance est importante.»

Mafia

Les arnaques sont légion: faux livreurs, vendeurs de fausses pierres chauffées pour en changer la couleur… Il y a dix ans, une mafia belge rôdait aussi dans les rues de la ville. Un casse chez un diamantaire avait fait 2 morts et entraîné une course-poursuite. Depuis, tous les négociants changent leurs plaques minéralogiques pour ne plus porter l’identifiant du canton et éviter les vols.

Les porteurs de valises et les négociants qui viennent à Idar peuvent y réaliser un joli coup. Deux tourmalines de belle taille peuvent par exemple rapporter 75 000 euros. «La provenance des pierres reste cependant incertaine. Il y a parfois des pays de transit. Elles ne sont pas aussi sécurisées et contrôlées que le diamant avec le processus de Kimberley. Quoi qu’on en dise, c’est toujours un gars qui la tient d’un gars, qui la tient d’un gars… Et une fois passé la douane, les pierres sont légales», confie Andy Köhler.

Après avoir passé le plus clair de sa jeunesse en Allemagne de l’Est puis en Afrique, il est en attente d’une opportunité pour repartir. Né près de Leipzig, Andy a vécu en Afrique pendant quinze ans. Il est parti de zéro en faisant tous les métiers possibles: chauffeur de taxi, vendeur d’essence, de bois pour le feu ou de poisson. «Je ne gagnais pas grand-chose, j’avais faim et je ne voulais pas revenir au pays les poches vides. C’est comme cela que j’ai commencé par l’or. En Afrique, c’est le seul business qu’on peut faire par soi-même et transporter sans dépendre de personne d’autre. Avec les pierres précieuses», dit-il.

Andy est à Idar pour terminer ses études en gemmologie et de lapidaire: «J’ai exploré tous les métiers et je veux retourner en Afrique. Je fais ce travail de portier pour amasser un peu d’argent et monter une usine de taille à Madagascar.» Tel un éternel recommencement.

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