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Iggy Pop à Montreux, un concert aux airs d’adieu

Souriant mais usé, le «parrain du punk-rock» a délivré une rétrospective de ses années musicales les plus riches, plongeant dans le répertoire brutal ou visionnaire conçu avec les Stooges et David Bowie. Beau comme un ultime salut avant fermeture définitive

La dernière fois qu’on avait vu Iggy Pop ici, c’était lors du passage de ses Stooges reformés au Stravinski en 2006. Face à un public clairsemé, l’Iguane avait rappelé à qui aime bruit, corrosion et baston ce que «sauvage» signifie quand il est question de rock’n’roll. Douze ans plus tard, que reste-t-il de la créature sidérante créée au milieu des années 1960 par James Osterberg? Pénétrant au Stravinski, c’est la question que l’on redoute de se poser, préférant repousser à plus tard l’évidence: chez Iggy, 71 ans, c’est moins la volonté que le corps qui menace de lâcher en premier.

Se ménager

Blouson en similicuir et à motif léopard ouvert sur torse épilé, crinière cuivrée et doigt d’honneur sitôt présenté à un public nombreux, mêlant fans quinquagénaires et jeunes graisseux: l’Américain apparaît banane aux lèvres. «Les jolis gens, les Suisses!», jette-t-il. Et I Wanna Be Your Dog de lancer en pétarade une performance rêvée rocambolesque.

Mais chez Iggy Pop, le corps n’est désormais plus l’objet primordial: il est la limite. Epuisé par les excès que l’on sait, les tournées infernales poursuivies au gré des années, son organisme n’en peut simplement plus. Alors sauts de cabri, danse de Saint-Guy ou poses douloureuses par lesquelles le chanteur signifiait hier «je ne veux pas de futur, je veux un présent»: tout cela, terminé. L’Iguane est maintenant contraint à l’impensable: se ménager. Mais avec la manière! Et, qui plus est, servi par un répertoire beau de toutes les méchancetés, de toutes les toxicités glacées.

«Fucking merci!»

Passé Gimme Danger, piqué au répertoire capital des Stooges, l’idole délivre un précipité de son œuvre la plus remarquable: The Passenger et Lust for Life, I’m Sick of You et TV Eye. Acquis à sa cause, mais portant son héros lorsque pointent les défaillances, un public bienveillant l’engage à multiplier les visites aux premiers rangs, les stage diving, les déhanchements suggestifs.

Voix chevrotante ou déficiente, Iggy donne alors tout ce qu’il peut, exactement comme si le temps manquait, désormais. «Fucking merci!», jette-t-il, radieux, une dent brisée dans la bataille. Elle sera ramassée par son manager. Et quand résonnent les premières notes solennelles de Mass Production, merveille new wave enregistrée à Berlin avec David Bowie (The Idiot, 1977), puis celles de The Jean Genie, tube signé du même Bowie et dont Pop est le sujet, on comprend soudain ce que le parrain du punk-rock offre en cette soirée: non une rétrospective magistralement expédiée de ses principaux titres de gloire, mais l’autoportrait d’un vieillard fatigué observé en jeune homme puissant et que la mort a oublié.

Retour sur l'itinéraire de l'artiste:  Iggy Pop, une vie en cinq lieux

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