Cinéma

Iggy Pop, solide comme le rock dans «Gimme Danger»

Jim Jarmusch retrace l’épopée des Stooges, «le plus grand groupe de rock’n’roll de tous les temps»

Buriné, raviné, ravagé, il est beau comme un fossile vivant, quelque iguane rescapé du mésozoïque. Etique, la peau écailleuse, il a le sourire carnassier et, sous les cheveux jaunâtres qui pendent en ficelle, le regard turquoise brûle d’un feu inextinguible. Rescapé d’un demi-siècle de sex, drugs & rock’n’roll intensifs, Iggy Pop reçoit chez lui un vieux fan, Jim Jarmusch, pour retracer l’épopée pleine de bruit et de fureur des Stooges, «le plus grand groupe de rock’n’roll du monde».

Avant d’être une icône de la musique binaire et de l’autodestruction, la rock star a été un enfant turbulent. Né en 1947 dans le Michigan, le petit James Newell Osterberg vit avec ses parents dans une caravane et leur rend la vie impossible en cognant sans répit sur sa batterie. A la télévision, il goûte aux frasques du clown Clarabell, un auguste ne craignant aucune outrance. Bon élève, mais trop intelligent pour se conformer à une structure scolaire, Jimmy joue de la batterie dans plusieurs groupes de lycées, dont les Iguanas. Il accompagne quelques cadors du blues de Chicago jusqu’au jour où, «fumant un gros joint au bord de la rivière», il se rend compte qu’il n’est pas Noir. Comme il en a aussi marre de «voir bouger des culs», depuis le fond de la scène, il renonce à la batterie pour devenir chanteur.

Sauts de babouins

A Ann Arbor, en 1967, il fonde The Psychedelic Stooges avec de jeunes voyous, les frères Asheton, Ron, guitare, et Scott, batterie, ainsi que Dave Alexander à la basse. Chaînon manquant entre les Who et les Sex Pistols, ce quatuor joue une musique élémentaire intégrant les expériences sonores du psychédélisme, la puissance du rhythm’n’blues, les stridences du free jazz. Les textes sont minimalistes, monosyllabiques: «No fun my baby no fun»… Le visage peint en blanc, coiffé d’une perruque afro argentée, Iggy Pop multiplie les provocations et les outrances. Il se contorsionne comme un reptile, saute comme un babouin, insulte le public, se lacère à coups de tessons… Il est l’inventeur du stage diving – une acrobatie qui lui coûte une incisive le jour où deux filles s’écartent…

L’époque est politique. Les Stooges partagent la scène avec le MC5 de Detroit, un groupe expressément gauchiste, mais restent apolitiques. Lorsque John Sinclair, fondateur du White Panther Party, leur enjoint de rallier la cause, Iggy Pop répond en faisant des roulades sur le plancher… Toute cette insouciance, cette rage a des conséquences. Les Stooges implosent, les musiciens, épuisés, ruinés, malades, rentrent chez leurs parents se refaire une santé. Dave Alexander meurt. Le salut vient par David Bowie qui invite Iggy à enregistrer en Angleterre. Les deux artistes nouent une amitié indéfectible. Le groupe se reforme à plusieurs reprises, avec James Williamson à la guitare, et entre dans The Rock and Roll Hall of Fame en 2010. Aujourd’hui, ils sont tous morts, sauf Iggy.

Face à la caméra de l’ami Jarmusch, le miraculé s’avère un interlocuteur charmant, drôle et passionnant, magnifique narrateur qui joue avec d’occasionnelles voix de dessins animés les personnages qu’il évoque, brûlant d’une énergie encore inassouvie. Le cinéaste documente les histoires d’Iggy à travers une multitude d’images d’archives. A travers cette mosaïque se dessine un demi-siècle d’histoire américaine.


Gimme Danger, de Jim Jarmusch (Etats-Unis, 2016), 1h48

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