Musique

Iggy Pop, un iguane dans la nuit

Délivré du sentiment d’insécurité qui a guidé sa vie, Iggy Pop se déclare libéré et publie un court album ombrageux qui pourrait bien être celui des adieux

La dernière fois qu’on a vu Iggy Pop, il était traîné hors de scène par son manager et un garde du corps à l’issue d’un concert au Montreux Jazz Festival 2018. Dent brisée et dos meurtri après une chute accidentelle, «l’Iguane» saluait dans un demi-coma, tandis que ses musiciens usinaient les accords de Real Wild Child. C’était rock’n’roll. Un peu triste aussi. A l’époque, on écrivait ici même que ce récital possédait la saveur des adieux. Free, nouvel album solo de l’Américain, enfonce aujourd’hui le clou, paraissant bien annoncer l’heure du dernier bal.

«A la fin de la tournée engagée pour l’album Post Pop Depression (2016), je sentais que je m’étais débarrassé du problème d’inquiétude chronique qui menaçait ma vie et ma carrière depuis trop longtemps, explique Iggy Pop dans les notes qui accompagnent ce dix-huitième disque studio. Mais je me suis aussi senti vidé. J’avais envie d’enfiler des lunettes de soleil, de tourner le dos et de m’éloigner. Je voulais être libre. J’ai vécu ma vie jusqu’à présent avec la conviction que ce sentiment est tout ce qui vaut la peine d’être poursuivi.»

Et Free de célébrer alors en neuf chansons et trente-trois minutes seulement l’ultime échappée belle du commandeur punk. Rompant avec les morsures soniques d’autrefois, l’ex-loser de Detroit y parle de l’âge, de l’espoir, de la perte, et tire un trait sur son existence menée en autocombustion depuis plus d’un demi-siècle déjà.

Trompe-la-mort

Cela, cette volonté de rompre définitivement avec «Iggy l’animal», avec «Pop l’incandescent», James Newell Osterberg Jr. ne s’en cache plus depuis Post Pop Depression, disque cosigné par le Californien Josh Homme, chanteur et guitariste du vaisseau Queens of the Stone Age. A 72 ans, une œuvre quelquefois géniale, parfois dispensable derrière lui, et puis la Faucheuse maintenant fermement rivée à ses talons, ce trompe-la-mort a soupé de la gaudriole rock et des blessures qu’on s’inflige live pour satisfaire les fans.

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A présent, alors, juré, fini les vociférations auxquelles il s’est tant plié pourvu qu’elles rappellent l’ère cramée des Stooges. Sur des lignes esthétiques minimales, «l’Iguane» parachève dignement sa trajectoire. A la place du chien fou se tient là un homme pondéré. Assis, calme, les paumes grandes ouvertes vers l’auditeur, celui-ci ne ment pas, ne joue pas, s’affichant comme un survivant confronté à ses souvenirs, regrets, amours et amis évanouis. Comment alors ne pas songer encore à David Bowie.

Trois ans plus tôt, en renouant avec les climats engourdis de ses œuvres majeures imaginées à Berlin auprès du «Thin White Duke» (The Idiot et Lust for Life, 1977), c’était en effet déjà la mémoire de son ami et mentor que «l’Iguane» célébrait. Aujourd’hui, dans ce disque éclair traversé de cuivres jazzy funéraires, c’est au Blackstar (2016) publié par l’Anglais deux jours avant sa disparition qu’il fait constamment songer. Dans Free, ainsi, Iggy Pop attend la nuit qui vient, et, pour la première fois peut-être, la peur et le doute sont absents lorsqu’il chante.

«Nous sommes le peuple»

«Je veux être libre, libre», annonce-t-il ainsi en ouverture de ce disque nocturne, laissant ensuite Loves Missing reprendre les choses où les avait laissées Post Pop Depression: un paysage brûlé par les bombes sur lequel planerait, fatalement, l’ombre d’amours effondrées. Bowie encore. Et alors que l’on craint une autre plongée dans les glaces de l’after-punk berlinois, Iggy Pop s’en distancie finalement, le trompettiste Leron Thomas, producteur inspiré de l’affaire, l’emmenant à s’égarer dans un itinéraire abstrait (Sonali) ou défait (Dirty Sanchez).

«C’est un album dans lequel d’autres artistes parlent pour moi, je leur prête simplement ma voix», avait prévenu Iggy Pop à l’annonce d’une œuvre que nul n’attendait vraiment. De là, l’impression de solde de tout compte que traduit Free, où le «parrain du punk» convoque la mémoire de héros enterrés: Frank Sinatra ou Nat King Cole, dont il demeure un fan total et qu’il imite, le trémolo exagéré (magnifique Page), ou encore Lou Reed à qui il emprunte un poème méconnu écrit peu après la séparation du Velvet Underground, We Are the People.

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«Nous sommes le peuple sans terre, y dit l’auteur de I Wanna Be Your Dog (1969), le timbre caverneux. Nous sommes le peuple sans tradition. Nous sommes le peuple qui ne sait pas comment mourir paisiblement, ni à l’aise.» Traversé d’une trompette éthérée et d’accords de piano lointains, c’est probablement là l’un des plus beaux enregistrements jamais réalisés par Iggy Pop. Do Not Go Gentle Into That Good Night, ode adressée à un père mourant, puisée chez Dylan Thomas, puis The Dawn, parachèvent cette œuvre testamentaire, n’appelant ni suite, ni issue, ni fin heureuse. Seulement l’aube. Une aube pour contempler une dernière fois ce qui demeure, balayer les regrets qui subsistent et «rager encore» avant qu’enfin «meure la lumière».


Iggy Pop, «Free» (Caroline International/Universal Music).

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