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Iggy Pop, Paaspop Festival, Pays-Bas, 1er avril 2018.
© Paul Bergen / AFP /ANP

concert

Iggy Pop, une vie en cinq lieux

Programmé au Montreux Jazz ce mardi soir, l’Iguane défend depuis un demi-siècle un rock d’une savoureuse méchanceté. Retour sur un itinéraire construit entre chaos, effondrement et renaissance rapportés

Si l’on devait ne conserver d’Iggy Pop qu’une seule image qui le résume en panache et férocité, on convoquerait celle-ci: le 14 juillet 2006, invité avec ses Stooges reformés à se produire dans un Auditorium Stravinski clairsemé, le parrain du punk déroulait un concert d’une sauvagerie délicieuse, dont se révélaient incapables The Strokes, peu après sur la scène du Miles Davis Hall. Cette nuit-là, à presque 60 ans, «torse-poil» et muscles secs prêts à cogner, l'Iguane rappelait à qui l’avait oublié l’essence même du rock: «J’existe, et si ça ne te plaît pas, j’ai comme une folle envie de te taper sur la gueule!»

Pour autant, résumer Iggy à la colère et au génie d’avoir mis en scène, parmi les premiers, des concerts aux airs de happenings mêlant Dada et «destruction art» est une injustice qu’on refuse de perpétuer. Car chez l’auteur de The Passenger, la rage ne se délivre pas comme jetée aux chiens mais savamment orchestrée. Chez lui, les mots, plutôt que d’être beuglés comme par tant d’âmes cramées du punk rock, se chantent et se crient à la fois, se goûtent et en même temps se broient. Performeur exceptionnel, interprète flamboyant aux qualités vocales injustement méjugées, James Newel Osterberg Jr. – de son vrai nom – n’est pas un amuseur, mais un pionnier.

A lire: Iggy Pop, le réveil de l’iguane

Ou un dinosaure rescapé d’à peu près tous les excès recensés, un corps historique qui, durant les sixties, opposa à une nation malade des thématiques auxquelles nulle société ne veut être confrontée: l’ennui et le dégoût éprouvés par une génération désabusée. Pour avoir autrefois opposé un non retentissant au «rêve américain», avec une force comparable à la poésie toxique d’un Tristan Tzara cinquante ans plus tôt, la trajectoire d’Iggy se conte comme celle d’un bluesman pyromane dont l’art radical est devenu grammaire globale.


Ann Arbor Public Schools, 2555 South State Street, Ann Arbor, Michigan

Comment devient-on Iggy Pop, adversaire de l’ordre, cent fois mort et dialoguant actuellement au cinéma avec Michel Houellebecq dans le documentaire néerlandais Rester vivant – Méthode? A relire sa biographie (I Need More. Les Stooges et autres histoires de ma vie, 1994), lui-même paraît n’avoir qu’une idée approximative des forces qui l’ont poussé à s’inventer en ange nihiliste. De son enfance vécue dans le Michigan, le chanteur conserve des souvenirs aimables: mère tendre, père «merveilleux» roulant en Cadillac, mais logeant sa famille dans une caravane. «Mes parents auraient mérité un meilleur fils, dit-il. Pas de chance, ils ont eu Iggy Pop.» Iggy, alors collégien sans histoire, copain de classe de l’aîné du président de la Ford Motor Company, qui entretient une passion pour Louis Armstrong, puis devient batteur des bluesy Iguanas. Jusqu’au soir où il découvre Elvis Presley. Choc. «Le rock se devait d’être sauvage, jure-t-il. Je suis donc devenu un animal incontrôlable.» En 1967, avec les frères Ron et Scott Asheton, voyous d’Ann Arbor, un «trou cradingue» où «le moindre petit génie devient aussitôt le super-héros de la ville», il s’invente en créature auto-consumée, «attraction redoutée et honte incarnée».


Elektra Sound Recorders, 962 La Cienega Boulevard, Los Angeles, Californie

Au caniveau, les poncifs de l’Amérique, la naïveté hippie, la morale bourgeoise et les mirages du progrès! Comparé aux Stooges, tout rebelle rock des seventies ressemble à un baladin de salon. D’une brutalité inouïe, le quatuor joue comme pour déclarer morts Dieu, le siècle et les illusions. A leurs débuts, pourtant, leur répertoire ne compte que deux chansons qu’ils martyrisent sur les scènes de salles minables. Riffs sourds, beats lourds et textes odieux jappés par leur leader: dans cet art élémentaire mis au supplice, c’est tout le gris de Detroit qui se noie. Un soir de chaos déboule Danny Fields. Découvreur du MC5 et des Ramones, l’agent n’en revient pas de ce qu’il voit: Iggy vêtu d’une robe d’infirmière, le visage blanchi à la craie, crachant sur le public et giflant les premiers rangs. «T’es une star», s’étrangle le New-Yorkais. «Allons nous taper un steak, baiser sans capote et prendre de l’héroïne», répond l'Iguane. Signé sur Elektra, le groupe enregistre The Stooges (1969), puis l’immense Fun House (1970) dans un studio cinq étoiles de Los Angeles. «Quand j’ai fait ce disque, se souvient Iggy, personne ne voulait m’interviewer.» Intuitive, crue, cette œuvre gravée par des types noyés dans les opiacés et les conflits d’intérêts pose, poignard en poche, les canons du punk rock.


Michigan Palace, 238 Bagley Street, Detroit, Michigan

Le 9 février 1974, le groupe qui monte sur scène ce soir-là n’est plus que l’ombre de lui-même. Quelques jours plus tôt, il défendait encore Raw Power (1973), chef-d’œuvre carbonisé, dans un bar de Wayne, une banlieue glauque de Detroit. Face à eux, un public de bikers peu sensibles à l’infamie électrique. Iggy fait son numéro, multipliant crachats et injures. «Si je fiche pas la terreur, dit-il, je ne suis pas Pop.» Mais voilà: exaspéré, un redneck lui administre un coup de poing qui le fait s’écrouler. Pour ne plus se relever. «Ça a tout changé, se souvient James Williamson, guitariste des Stooges. Que quelqu’un foute Iggy à terre? Notre invincibilité en fut brisée.» Après ça, alors, va pour une ultime danse au Michigan Palace. Mais si, hier, Iggy savait encore griffer, se lacérer le torse, s’éclater les dents sur le micro, vomir comme ça venait, ici, terminé. L’«Iguane» n’en peut simplement plus. Qui écoute Metallic K.O. (1976), captation de ce concert réalisée avec un simple magnétophone, peut entendre les bouteilles de bière se briser sur les cordes des guitares quand le chanteur, lui, s’époumone, dérangé, sur Louie Louie, standard rhythm’n’blues signé Richard Berry. «Quand la situation est désespérée, dit Iggy, joue Louie Louie, ça peut te sauver.» Sauf cette nuit où, quittant la scène sous les projectiles, The Stooges se désintégraient.


Hauptstrasse 155, Berlin

«Vers le milieu des années 1970, j’étais quasiment sans abri, se souvient Iggy. Les filles qui s’intéressaient à moi me voyaient comme la déglingue incarnée. Et des femmes fortunées m’embarquaient pour passer du bon temps et me gaver de drogues extrêmes.» Ici, à la manière d’un inventaire pathétique, on pourrait énumérer les étapes qui menèrent James Osterberg à quasiment disparaître après l’implosion des Stooges: collaborations avortées, passages à tabac, abandon, isolement, asile… Mais plutôt, on voudra suivre sa piste en artiste réinventé ayant trouvé à Berlin un terrain propice à l’écriture de deux albums vespéraux, The Idiot (1977) et Lust for Life (1977). La douleur ne s’y exprime plus par la violence. Mais par la renaissance du chanteur en personnage dostoïevskien et en crooner inquiet. Aux commandes, David Bowie. «Il m’a ressuscité», confiait l’Américain. Liés par un goût commun pour la marge et le masque, ces deux hommes aux antipodes, à mal y regarder, travaillent dans un appartement de Schöneberg à l’élaboration d’un personnage tragique et voyant. Cet Iggy glacé, angoissé, engourdi, familier du Berlin interlope, et qui sans probablement l’imaginer, inaugure une new wave bientôt promise à infecter le rock. En Angleterre, alors que l’Iguane enregistrait China Girl, de jeunes punks s’appropriaient la rhétorique séditieuse de 1969 et No Fun.


BBC Radio 6 Music, Wogan House, 99 Great Portland Street, Londres

«Qu’est-ce qui est subversif aujourd’hui? demande Iggy Pop. Rester assis et calme.» Sur scène, pourtant, le septuagénaire offre encore à son public le spectacle qu’il est venu chercher: celui d’un chien fou et «simplet ignorant» – comme le chantait Bowie dans The Jean Genie – devenu créature rock totale. Mais désormais rangé des embardées, l’auteur de Gimme Danger se doit d’être aussi regardé en vieux sage dont la dernière œuvre remarquable, Post Pop Depression (2016), médite sobrement sur l’âge et la mort. C’est qu’autour, les compagnons d’hier sont tombés, du Thin White Duke aux frères Asheton. Si l’Américain regarde dans le rétro, c’est au mieux une suite d’albums musclés (The Weirdness, avec The Stooges, 2007) ou touchants (Avenue B, 1999) qu’il enregistre. Ça ou des passages ponctuels par le cinéma – sous la direction de Jim Jarmusch ou John Waters – et la télévision commerciale. Que retiendra-t-on de lui, l’animal ou le démiurge? Il préférerait qu’on salue une mémoire et un poète. Alors Pop conduit chaque dimanche sur BBC Radio 6 Music Iggy Confidential, émission «à l’ancienne» où il joue du blues, du jazz, de la country ou du rock’n’roll, convoquant des anecdotes romanesques et se découvrant en conteur lucide, résistant. «Survivre est extrêmement difficile, affirme-t-il dans Rester vivant. Un poète mort n’écrit plus. D’où l’importance de rester vivant.»


En concert au Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, mardi 3 juillet, avec The Vaccines.

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