Il ne faudrait pas que seule sa main passe dans l'histoire. Une main mauvaise, immortalisée dans un film idiot où un sosie de Ike tabassait un sosie de Tina; mains jointes, aussi, entre des menottes, sur la route de ces prisons qu'il fréquentait assidûment. Main tendue, finalement, quand Ike Turner mendiait sa rédemption dans une ultime autobiographie où il confessait enfin avoir bien giflé sa femme chanteuse, et qu'il tentait un énième retour sans y croire au fond. Méphisto du blues, ange flambé de l'Amérique, Ike Turner est mort le 12 décembre à 76 ans, sans doute dans son sommeil californien. Ce qui reste après tout, c'est une voix.

Ike avait tout tenté pour dissiper le sulfure de sa réputation. En 2002, il était venu à Montreux, entouré de femmes aux lèvres rougeaudes. Il était arrivé en retard, très en retard, selon sa légende. Son entourage avait averti: pas de question personnelle, pas de mention du drame vieux de trente ans. Juste un éloge de sa tournée, baptisée «résurrection». Il avait la face mangée de rancœur, une odeur de renfermé dans son retour aux vivants. Et pourtant, quel timbre. Turner, éternel second couteau de la pop noire, vous faisait l'effet, au moment de chanter, d'un gospel païen, d'une messe black. Récemment encore, il publiait un disque de blues, sanctionné d'un Grammy. Risin'With The Blues, une chose paranormale, pas tant dans les arrangements, enflés, mais dans le souffle. Ike Turner raclait jusqu'à la grimace sa fureur de répudié. Il était grisant. Même dans la pire rengaine mississippienne.

Inventeur du rock?

Il naît en 1931, à Clarksdale, sur les digues fissurées du fleuve. Quelque chose menace de céder, d'emblée, dans sa vie. A la fin des années 1940, il fonde ses Kings of Rhythm, plate-forme de combat, tournée souvent en orchestre de bal. Il croise Sam Phillips, du label Sun. Qui aurait pu lui offrir le monde et qui ne songe qu'à refiler son invention, le rock'n'roll, à un bouseux lacté nommé Elvis. Ike, inventeur du rock? Son «Rocket 88» de 1951 est le lieu où les spécialistes s'étripent à ce sujet depuis un demi-siècle. Quoi qu'il en soit, Ike n'en tire aucun bénéfice. Son nom est remplacé par celui d'un autre sur la pochette, son héritage déjà défié par la chronique défaillante. Il s'obstine tout de même. En 1956, une adolescente s'empare de son microphone. Elle s'appelle encore Anna Mae Bullock, il l'affuble du pseudo de Tina.

Ensemble, ils fondent le duo Ike & Tina Turner. Et pillent Ray Charles. Jusqu'aux Ikettes dont Ike jouit aussi dans l'arrière-scène. En 1976, après une dispute, Tina s'enfuit. Elle est la gentille de l'histoire. Sa carrière en solo explose. Tandis que Ike s'asphyxie dans la rumeur, des cargaisons de drogue, des procès, quelques disques replets. A l'annonce de la mort de Ike Turner, l'agent de Tina s'est borné à prendre acte et signaler que les deux n'avaient plus de contact depuis trente ans. Camouflet posthume pour un homme qu'on ne rachète pas. Dans son disque final, d'ailleurs, Ike d'une voix de «shouter», de hurleur sudiste comme le siècle dernier en a commis quatre ou cinq, colle à la mythologie de Stagger Lee, figure fantasmée du mauvais nègre, propagée dans mille refrains hantés. Sa vie, une chanson terrible.