Classique

Ildar Abdrazakov, une voix au calibre de tsar

La basse, accompagnée par la pianiste Mzia Bakhtouridze mercredi soir au Grand Théâtre de Genève, a davantage ému dans le répertoire russe en seconde partie

Du grand calibre. C’est ce qu’on se dit en écoutant Ildar Abrazakov. Une voix imposante, un timbre d’ébène qui convient au répertoire russe comme aux grands rôles verdiens. La basse russe a incarné Attila lors de l’ouverture de saison à la Scala de Milan en décembre dernier. Il a aussi beaucoup chanté Philippe II dans Don Carlo, à Londres, Paris, New York, comme à Verbier en 2014 pour les 3e et 4e actes avec d’autres vedettes lyriques.

Qu’en est-il du récital? Ildar Abrazakov – à la voix pas excessivement noire pour une basse – est manifestement plus à l’aise dans la mélodie russe que dans les Trois Sonnets de Pétrarque de Liszt avec lesquels il ouvrait son programme mercredi soir au Grand Théâtre de Genève. Non pas qu’il soit hors de propos, mais l’émission est très russe et le timbre paraît boisé – pour ne pas dire rugueux ­ – au départ. Bien sûr, il y a la carrure, l’aplomb, très mâle, mais on attend plus de nuances, plus de variété dans les couleurs. La voix, d’abord engorgée, trouve son positionnement et son assise au fur et à mesure du récital.

Les Drei Lieder von Metastasio n’obéissent pas au canon du lied schubertien. Ces mélodies du compositeur viennois, chantées en italien, tiennent plus de l’opéra; on y trouve des réminiscences de Mozart et de Rossini. Ici, Ildar Abrazakov introduit un peu d’humour et de cynisme surtout dans la troisième mélodie Il modo di prender moglie (Ma façon de prendre femme), qui a un côté très bouffe! On regrette que le chant soit trop appuyé pour du Schubert – mais on savoure l’homme de théâtre en contact avec le public.

Poignant dans Chostakovitch

Si Ildar Abdrazakov s’était autorisé quelques passages à mi-voix dans la première partie du récital, il élargit son spectre dans la seconde. L’adéquation entre la couleur vocale et le répertoire est parfaite. Autant le Russe rayonne d’autorité (voix très charpentée, fierté mâle) dans les mélodies de Kabalevski, Glière et Sviridov, autant il est capable d’introspection, comme dans le poignant Razluca (Séparation) de Chostakovitch. C’est une autre facette de l’artiste que l’on découvre ici. Sa voix charrie puissance dans le Sonnet 66 d’après Shakespeare, intensité dans les Eaux printanières de Rachmaninov, tandis qu’il exacerbe le sarcasme dans McPherson avant son exécution de Chostakovitch.

Très applaudie, accompagnée avec soin par la pianiste Mzia Bakhtouridze, la basse alterne grandeur (Mentre gonfiarsi l’anima d’Attila de Verdi), introspection (un air d’Anton Rubinstein à arracher des larmes) et ironie (L’Air de la calomnie dans Le Barbier de Séville) au fil des trois bis. Longueur de souffle (la tenue des notes en fin de phrase) et legato. Et un succès bien mérité.

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