Jonathan Coe, le Cercle fermé, Trad. de Jamila et Serge Chauvin, Gallimard, 546 p.

L'Anglais Jonathan Coe écrit des romans très anglais, construits comme des montres suisses. C'est donc drôle et souvent fielleux, avec des scénarios savamment bistournés, aussi précis que vertigineux: Oscar Wilde chez Patek Philippe. Et si l'auteur de La Maison du sommeil est un horloger de la littérature, il est également un homme très minuté. Chaque matin, à 9 heures pétantes, il met un disque (musique de chambre) et se cale devant l'écran de son ordinateur. Avec un plan solide sous les yeux: pas question d'improviser. «Ceux qui se lancent sur la page sans savoir ce qui va se passer, je les admire», dit-il avant de préciser qu'il bûche ainsi huit heures d'affilée, avec de courtes pauses toutes les 90 minutes pour grignoter un bout de fromage - belle occasion de se faire les dents, pour un écrivain aussi mordant. Les boissons? «Café, et un peu de vin blanc italien. Mais pas de drogue, je n'ai jamais essayé. Parfois, j'en ai honte! Il y a peut-être en moi un fumeur qui sommeille, et sans doute aussi de la fureur...»

Cette fureur - toujours très courtoise et flegmatiquement British, of course - Coe en a fait la démonstration dans le roman très étoilé qui le mit sur orbite il y a dix ans, Testament à l'anglaise: il y plongeait la Dame de fer dans un bain de vitriol qui éclaboussa au passage l'establishment politique d'outre-Manche, travaillistes compris. Puis le redoutable Jonathan - dont le prénom rappelle qu'il chasse sur les mêmes terres que l'illustre Swift - changea de casquette en signant la très fantomatique Maison du sommeil: une somme sur nos sommes où s'orchestre le duel légendaire entre Don Quichotte, l'incorrigible somnambule, et Macbeth, l'abonné aux nuits blanches.

Marchand de sable, marchand de fables, Coe a pourtant failli ne jamais franchir le Rubicon de la littérature: à 20 ans, dans l'Angleterre rockabilly de l'ère Clapton, il se rêvait musicien. Il commença par grattouiller sa guitare, puis taquina le clavier, composa quelques mélodies et joua dans un groupe pop qui n'était pas au top. «Notre petite formation n'a jamais connu le succès, raconte-t-il. On faisait des chansons un peu trop mélancoliques, et on n'avait pas le sens des affaires. Cette expérience est au cœur de mon troisième roman, Les Nains de la mort, histoire d'un musicien raté de Londres, vers la fin des années 1980.»

Le rock, tout vibrant des songes électriques de Woodstock, on le retrouve dans Bienvenue au club (Gallimard, 2003), sans fausses notes. Nous sommes à Birmingham, la ville natale de Coe, en compagnie d'une joyeuse bande de teen-agers qui brûlent de trimballer leurs pattes d'eph brodées sur des scènes improvisées. Ils s'appellent Benjamin, Paul, Doug, Philip, Sean. Ils sont empotés, complexés, innocents, farceurs. Et pendant qu'ils font leurs premières gammes amoureuses en accordant leurs guitares, l'Angleterre des seventies voit ses vieilles chimères tourner au vinaigre: l'Etat providence se fendille peu à peu avec, dans les coulisses, les démons cagoulés de l'extrême droite et les sanglants kamikazes de l'IRA.

A la fin de ce revival aigre-doux, Coe annonçait qu'il aurait une suite. La voici, avec Le Cercle fermé (The Closed Circle), nouvelle comédie sociale aux allures de conte moral, sous des lumières encore plus vacillantes: l'Angleterre de Tony Blair, où les entreprises licencient à tour de bras, où les ambitions capotent, où les politiciens retournent leurs vestes sous l'œil salace des tabloïds. Tous les personnages de Bienvenue au club sont là, au complet. Ils ont la quarantaine. Ils ont coupé leurs tignasses, et leurs espérances ont été méchamment rabotées par la vie. Leurs guitares, ils les ont remisées depuis belle lurette et s'ils les ressortent des placards, c'est pour jouer aux vieux jazzeux nostalgiques. Crash des idéaux. Utopies en stand-by. Frustrations. Les rides se creusent, et la plume légère de Coe y déverse l'encre amère des illusions perdues.

En un carrousel subtilement mené - oui, de l'horlogerie -, le romancier orchestre les retrouvailles de ses héros entre Londres et Birmingham, entre les couloirs des ministères et les pizzerias où l'on trimballe les gosses le dimanche. Benjamin, écrivain raté qui moisit dans un bureau d'expert-comptable, n'a ni composé son chef-d'œuvre ni renoué avec Cicely, son amour d'adolescence. Son frère Paul, lui, a réussi: il est député travailliste, mais il ne va pas tarder à brader ses convictions pour des histoires de fesses: aux promesses électorales, il préfère les compromissions. Doug, l'intello tiers-mondiste, est devenu tiers-mondain, et a échoué dans le giron d'une héritière catho. Philip vivote dans une gazette de province. Sean, l'ex-anar, sombre dans les délires porno-fachos.

Chacun se débat et raconte comment il est passé des enchantements d'hier aux désenchantements de l'Angleterre blairiste. Avec des scènes à la Coe. Celle-ci, par exemple, où l'un des personnages, devenu rédacteur en chef des pages littéraires d'un journal, reçoit une bordée d'injures devant ses confrères parce qu'il a le culot de proposer un papier sur le poète Francis Piper, que son patron ne connaît pas. «Jamais entendu parler de lui. Ou d'elle. Dis-moi que c'est une femme. Dis-moi qu'elle a 20 ans, que c'est un canon et qu'on peut publier une photo sur une demi-page.»

Il faut lire sans se presser Le Cercle fermé, car c'est un roman tout en rebondissements, en parenthèses qui s'emboîtent, en échos et en divagations. «Pour l'écrire, explique Coe, j'ai loué un cottage dans le Dorset et, durant plusieurs mois, je suis resté totalement isolé. A deux ou trois reprises, je me suis rendu à Londres pour y rencontrer des informateurs, notamment des parlementaires du Parti travailliste.» On ignore ce qu'ils lui ont dit, mais on connaît sa conclusion: «La gauche a largement glissé vers la droite, la droite a fait un tout petit pas vers la gauche, le cercle s'est refermé et les autres n'ont qu'à aller se faire foutre», écrit-il dans son roman. Lequel est un poignant adieu à la jeunesse, et un douloureux check-up: celui d'une génération passablement détraquée. Fini l'âge tendre, bonjour la gueule de bois.