opéra

Les illusions perdues d’une «Bohème» en HLM

SF1, TSR1 et ARTE diffusaient hier soir, en direct en prime time, une version grandeur nature du drame de Puccini

Les questions les plus anodines font souvent mouche. «Pourquoi, dans l’écran, les gens chantent au lieu de parler?» Animatrice star de Schweizer Fernsehen, Sandra Studer laisse échapper un petit rire nerveux. La naïveté d’un jeune téléspectateur aura suffi à renvoyer tout l’appareil médiatico-artistique de La Bohème en banlieue à sa problématique première. De réponse, aucune, mise à part un déploiement de moyens hautement photogéniques.

Des moyens, donc, et pas des moindres. Hier soir, en direct et en prime time, TSR, SF et ARTE investissaient le quartier bernois de Gäbelbach et le centre commercial Westside pour concrétiser ce que certains ont qualifié «d’événement culturel de l’année». Oui, la maîtrise technique force le respect. La mise en scène d’Anja Horst promène Mimi, Rodolfo, Marcello et les autres protagonistes du HLM au centre commercial, de la buanderie à l’arrêt de bus, le tout sans la moindre anicroche logistique. Quant au rendu sonore des voix et de l’orchestre, il demeure surprenant, mis à part lors des stupéfiantes scènes de foule chorégraphiées dans Westside – les chœurs se mélangeant allègrement aux curieux, venus en nombre participer à l’événement.

Le vrai public est néanmoins ailleurs, derrière les 412 000 écrans braqués sur le destin des solistes (excellents Maya Boog et Saimir Pirgu). Le rendu global a tout pour divertir: au-delà d’une scénographie nerveuse et de l’accroche hyperréaliste du contexte, le drame de Puccini est constamment émaillé d’interruptions didactiques sur l’évolution de la trame, d’interviews des chanteurs (ou s’agit-il des personnages?), et de séquences «making of» façon comédie hollywoodienne (le bisou, avec ou sans la langue ? «s’il vous plaît, ne diffusez pas ça!»).

La capacité de concentration du téléspectateur moyen ne dépasserait donc pas 15 minutes ; pareillement morcelée, la partition originale parvient encore à susciter l’émotion - merci Puccini. Reste qu’à trop jouer sur l’envers et l’endroit du décor façon «reality show», la télévision brise le pacte essentiel à toute œuvre lyrique. Celui qui fait de l’illusion une réalité en soi, juste pour un soir.

Cette Bohème en banlieue, malgré elle, n’en devient que plus cynique. « Pauvre, mais heureux (…) mon âme est millionnaire » chante Rodolfo à Mimi. Le temps d’une mise en abîme maladroite, un couple d’habitants du HLM, avachi sur son canapé, contemple sa propre image sur le poste du salon. Il est beau, l’amour bohème d’aujourd’hui.

Publicité