Exposition

Des images au-delà de l’écran

Fondée en 1985 par André Itten, la Biennale de l’image en mouvement a connu des formules variées. C’est la possible physicalité de la vidéo, émancipée des écrans, qui sert de fil conducteur à son édition 2018, visible à Genève jusqu’au 3 février

L’histoire de la Biennale de l’image en mouvement (BIM) est déjà longue, mais l’arrivée d’Andrea Bellini à la direction du Centre d’art contemporain de Genève (CAC), en charge de la manifestation depuis 2009, a résolument orienté les trois dernières éditions vers une approche qu’il qualifie de «post-curatoriale». Il faut entendre par là un rejet franc du principe d’exposition thématique qui fleurit dans toutes les grandes manifestations internationales, de Venise à la Documenta, et son corollaire, la volonté de remettre les œuvres, plutôt que le discours, au centre de la manifestation.

La BIM est résolument prospective. Elle repose sur la production des œuvres présentées, dont le CAC est à la fois le commanditaire et le coproducteur. Et elle explore de manière accrue, par-delà la question de la convergence art/cinéma, les modes possibles d’exposition de la vidéo, selon des modalités qui changent à chaque édition. Car si ce médium a généré, depuis sa naissance dans les années 1960, une avalanche de discours sur le thème de l’immatérialité, on ne l’expose plus aujourd’hui comme à l’époque où la vidéo faisait encore figure de fille excentrique de la télévision, tout en se donnant sagement à voir sur des moniteurs carrés, posés sur des socles fraîchement repeints, et flanqués de leurs petits bancs.

Exploration autobiographique

The Sounds of Screen Exploding, édition 2018 de la BIM, doit son titre à la recherche d’une «image en mouvement au-delà de l’écran», explique Andrea Bellini, qui a collaboré cette année avec Andrea Lissoni, conservateur à la Tate Modern de Londres. Plus que les deux précédentes, elle fait réellement exposition, puisqu’à la sélection de films projetés quotidiennement au Cinéma Dynamo s’ajoute, pour la première fois, une constellation d’environnements, qui doivent autant à la sculpture et à l’installation qu’à la vidéo pure et dure.

L’œuvre la plus spectaculaire, de ce point de vue, est sans doute la magnifique pièce de Korakrit Arunanondchai et Alex Gvojic: le visiteur, plongé dans une obscurité traversée de néons verts, circule dans un paysage d’objets et d’images, où l’exploration autobiographique des racines de l’artiste thaïlandais se télescope avec des questionnements sur l’esprit des choses du monde, les corps et la technologie. Le sol est jonché de coquillages, de grands matelas permettent de s’immerger dans l’installation. Et toute la pièce, qui dégage une odeur âcre aussi délicieuse que repoussante, génère une expérience à la fois sensorielle et spirituelle.

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Si toutes les œuvres ne déploient pas une physicalité aussi fulgurante, l’exposition est néanmoins conçue de manière organique, toutes les pièces étant reliées par une œuvre scénographique de l’artiste grec Andreas Angelidakis. Notons aussi que, malgré l’absence volontaire de thème, les œuvres sont complètement en prise avec l’esprit du temps, dans ses questions les plus brûlantes. Quoi de plus logique d’ailleurs quand on produit de nouvelles pièces? Kahlil Joseph (né en 1981), connu aux Etats-Unis pour ses collaborations avec Beyoncé ou Kendrick Lamar, poursuit par exemple son portrait réaliste de la communauté afro-américaine avec BLKNWS, qui aborde la question des luttes raciales aux Etats-Unis à travers une critique des médias.

Corps connecté

Meriem Bennani (née en 1988) spécule quant à elle, avec beaucoup d’ironie, sur de futures méthodes de gestion de l’immigration illégale: son installation Party on the Caps est construite sur un récit de science-fiction qui imagine des formes de déportation high-tech sur une île du milieu de l’Atlantique. Citons encore Tamara Henderson et sa réflexion sculpturale sur les corps connectés, ou Elysia Crampton qui, inspirée par la culture du peuple amérindien aymara, revient dans une œuvre sonore sur l’histoire de l’Amérique, où le queer croise les résistances amérindiennes.

Tous et toutes développent un langage artistique généreux, où l’imagination a toute sa place. La proposition de l’Américain Ian Cheng, un livre électronique portant sur le «wordling», c’est-à-dire la manière de faire des mondes en tant qu’artiste, pourrait ainsi servir d’emblème à toutes les œuvres de la BIM.


«The Sound of Screens Imploding», Centre d’art contemporain, Genève, jusqu’au 3 février 2019.

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