Propre et en ordre. Un monde aseptisé et sous contrôle, occidental. Au PhotoforumPasquArt, à Bienne, neuf artistes livrent une réflexion sur les idéaux qui sous-tendent le fonctionnement de nos sociétés. Hygiène, sécurité, bien-être. Intitulée The Breath On Our Back, l’exposition est proposée par l’association Near, pour la photographie suisse contemporaine.

La thématique de l’habitat revient à plusieurs reprises. Line Chollet montre une ville pensée par Disney en région parisienne. Les pavillons sont bien alignés, les arbustes poussent droit et l’ennui suinte. Laurence Bonvin dévoile les résidences des riches Stambouliotes, parées de grillages, caméras de surveillance, gardiens et nettoyeurs de piscines. Un ensemble confortable et rutilant, que des murs d’enceinte isolent de la réalité crasse des alentours. A l’opposé, Virginie Rebetez exhibe les ­intérieurs de personnes isolées socialement et récemment décédées. Parfois, elle s’y met en scène. Quel chaos, après les images précédentes! Amoncellement de canettes de bière, de mégots, de peluches affreuses ou de vêtements froissés. Murs crasseux, rideaux fermés par des pinces à linge, paquets de chips et postes de télévision à répétition. Un tumulte qui paraît tout à coup anxiogène; cachez cette misère que l’on ne saurait voir.

Le reste de l’exposition est plus disparate mais évoque toujours la maîtrise. A l’entrée, quatre écrans diffusent des vidéos d’Anoush Abrar. Sur chacun d’eux se trémousse une jeune fille, la même à deux ans d’intervalle. Frêle adolescente ou jeune femme aux formes pleines, elle ondule avec plus ou moins de conscience, dans une gestuelle à la fois codifiée et choquante. La fillette et la putain. Elle nous parle du contrôle des corps et c’est quasiment la seule présence humaine de cette présentation collective.

Plus loin, Clovis Baechtold photographie la prison de l’aéroport de Zurich, bordée par une piste cyclable. Anne-Julie Raccoursier projette des vidéos de chevaux en rééducation, l’un sur un tapis de course, l’autre sous des lampes de solarium. Graziella Antonini se penche sur les zoos, Elisa Larvego sur les camps militaires de l’Etat de Mexico. Yann Mingard, enfin, explore une banque de conservation du sperme et des procédés de congélation des corps et des cellules-souches. Pipettes, cuves métalliques, poches de sang. Surtout, il affiche quelques pages aux côtés de ses clichés: le dossier d’un donneur de spermatozoïdes nommé Alec. Deux portraits de lui bébé puis enfant, joli blond aux yeux clairs. Puis des dizaines de renseignements. Où l’on apprend que le jeune homme est né en 1978, qu’il est droitier et chausse du 44, qu’il aime la sauce béarnaise et l’Eglise danoise, qu’il est polyglotte, marié et père de deux bambins dûment décrits eux aussi. Il admet encore «offrir» sa semence pour des raisons économiques.

Les séries se succèdent et le malaise croit. Le vide et l’asepsie oppressent. En prologue de l’exposition, une citation de l’écrivain J. G. Ballard: «Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté.» «L’une de nos sources a été les utopies, explique la commissaire Danaé Panchaud – avec Maude Oswald. De More à Ballard en passant par Verne et Disney, elles se ressemblent: obsession pour l’hygiène, même réglementation ­minutieuse de la vie quotidienne, même restriction des libertés individuelles et même diminution de la vie privée». Bienvenue dans un monde idéal et pasteurisé.

The Breath On Our Back, jusqu’au 17 juin au PhotoforumPasquArt, Bienne. Conférences le 16 juin: «Corps, espace, histoire» par Vincent Barras, professeur d’histoire de la médecine à l’UNIL, et «Madame Castor et la métropole lémanique», par l’artiste Tilo Steireif.

Alec, donneur de sperme, chausse du 44, aime la sauce béarnaise et l’Eglise