Il est 9h, Vevey s’est déjà éveillée. Et voici que Stefano Stoll fait une entrée remarquée sur la place de la Gare au volant d’une voiturette de golf – «électrique», précise-t-il. Pratique, durant les vingt-trois jours que dure Images Vevey, de pouvoir passer d’un lieu à l’autre en évitant les grands axes. D’autant plus que la 7e édition de cette biennale des arts visuels, qui au-delà de son ancrage photographique se penche sur les images au sens large, s’étend un peu plus, investissant 25 lieux intérieurs et 25 espaces extérieurs entre une façade d’immeuble à l’entrée ouest de la ville et la résidence d’artiste La Becque de La Tour-de-Peilz à l’est.

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Le point de départ de la balade visuelle proposée par le festival se situe au milieu, à la gare de Vevey. C’est avec enthousiasme que le directeur de la manifestation présente, au niveau de la voie 1, l’Espace Images, constitué de deux anciens appartements séparés par une coursive. Ces anciens logements réservés aux chefs de gare accueillent trois propositions d’artistes ayant reçu une mention dans le cadre du Grand Prix Images Vevey 2019/2020. On peut notamment y voir une série de Benoît Jeannet, ancien étudiant en photographie du CEPV (Centre d’enseignement professionnel de Vevey) et de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) autour de la perception d’Hawaï, endroit paradisiaque pour les touristes mais synonyme d’essais nucléaires, de culture intensive et d’exploitation pour les indigènes. Lauréate du Prix du livre pour un projet autour de la difficulté d’appliquer en Afrique le féminisme tel qu’on le conçoit en Europe, l’Espagnole Gloria Oyarzabal expose quant à elle à La Grenette.

Au hasard de la rue

«L’année prochaine, se réjouit Stefano Stoll, l’Espace Images deviendra permanent, ce qui nous permettra d’exposer de jeunes photographes, notre but ayant toujours été de mettre sur pied d’égalité des grands noms et la relève.» Un des deux ex-appartements, reste encore à trouver les fonds nécessaires, sera transformé en salle de projection, afin de pouvoir présenter des travaux entremêlant images animées et en mouvement. Face à la gare, la façade de la Banque cantonale vaudoise accueille comme de coutume la plus grande bâche – plus de 500 m2 – du festival. On y découvre cette année un tirage géant du New-Yorkais Jeff Mermelstein, une des figures importantes de la photographie de rue. On y voit un homme en train de littéralement manger un livre. Dans une démarche qu’on pourrait dire héritée du cinéma direct, Mermelstein aime partir à la rencontre de gens moins ordinaires qu’il n’y paraît au premier abord. Son travail colle parfaitement au thème de cette édition 2020, de circonstance même s’il a été pensé l’an dernier déjà: Unexpected. Le hasard des choses.

Portrait: Stefano Stoll, manageur-curateur

Avant de découvrir de plus petits tirages de l’Américain, le visiteur sera d’abord interpellé, en sortant de la gare, par un projet ludique de Peter Funch, réalisé alors qu’il vivait à New York. Régulièrement, entre 8h30 et 9h30 du matin, le Danois s’est posté à un même carrefour. Au fil des jours, des semaines, des mois et même des années, il a souvent photographié les mêmes personnes. Mettant en parallèle des anonymes qui d’une image à l’autre ont parfois le même regard mélancolique, portent les mêmes lunettes de soleil ou sont accompagnés des mêmes personnes, il évoque la routine du quotidien, souligne le côté parfois répétitif de la vie. Ce n’est pas pour rien que Stefano Stoll a décidé de placer cette série entre la gare et le centre-ville, endroit de passage fréquenté et parfait symbole du métro-boulot-dodo. «C’est ce qui me plaît: rajouter des couches de sens en fonction des lieux choisis, même si le grand public peut prendre plaisir à découvrir nos propositions sans se poser plus de questions.»

Au volant de sa voiturette, le Veveysan s’informe de l’avancée du montage. Si certaines expos sont déjà prêtes, d’autres sont encore, à deux jours de l’ouverture, en cours d’installation. C’est le cas de La Lueur du désastre, de la jeune Colombienne Stephanie Montesf. Arrivée à Monthey dans le cadre d’un échange culturel un jour avant le semi-confinement décrété par le Conseil fédéral, elle a finalement décidé d’arpenter seule les Alpes, puis de confronter ces images à des photos historiques conservées à la Médiathèque Valais. Intensity Intensifies, du Saint-Gallois Beni Bischof, est la seconde proposition qui découle directement de la pandémie de Covid-19: il s’agit d’une série de GIF ludiques diffusés en stories sur son compte Instagram à partir du mois de mars.

Le feu chez les pompiers

Devant le bâtiment du Service du feu de la ville de Vevey, Stefano Stoll s’arrête, satisfait d’investir pour la première fois la façade de ce bâtiment qu’on ne voit pas – parce qu’il fait partie du paysage, et parce qu’il fait face à l’imposant Musée Jenisch. L’édifice est littéralement en feu: on y voit une photo de presse prise il y a une dizaine d’années lors d’un incendie qui avait ravagé un quartier de Vevey, et que s’est réappropriée la Zurichoise Batia Suter, qui travaille toujours à l’aide d’images d’archives. «Soudainement, se réjouit Stefano Stoll, on redécouvre un bâtiment architecturalement intéressant tout en rendant hommage au travail des pompiers.» Et le directeur de marteler son credo: créer du sens.

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La 7e édition d’Images Vevey accueille 59 artistes de 17 pays pour un total de 49 projets, contre une septantaine il y a deux ans. Un redimensionnement qui n’est pas dû à la situation sanitaire, mais à une analyse pragmatique. «C’était de la folie; à l’avenir, nous oscillerons je pense entre 40 et 50 propositions», avance Stefano Stoll. Ce qui semble raisonnable lorsqu’on imagine la dimension chronophage du défi curatorial consistant à réfléchir à la meilleure façon, parfois pendant des mois, de mettre en valeur chaque projet, avant de produire toutes les expos sur place.


«Unexpected. Le hasard des choses», Images Vevey 2020, jusqu’au 27 septembre. Entrée libre, masques obligatoires dans les espaces intérieurs.