Depuis près de dix ans, le photographe genevois Christian Lutz scrute les coulisses où les puissances devisent. Après Protokoll, consacré à l’exécutif suisse et en particulier à Pascal Couchepin, après Tropical Gift qui décryptait les forces économiques en jeu dans les milieux du pétrole au Nigeria, il comptait publier il y a quelques semaines un ouvrage chez l’éditeur Lars Müller, dédié au pouvoir religieux. Mais l’Eglise évangélique zurichoise qu’il a explorée pendant plus d’une année a obtenu du tribunal civil de Zurich, le 24 janvier, la confirmation d’une mesure provisionnelle qui empêche la sortie du livre. En juin, le Musée de l’Elysée consacrera une exposition rétrospective à la trilogie de Lutz. Récit d’une affaire où beaucoup, de la liberté d’expression au droit à l’image, se joue.

«Je croyais terminer mon travail avec le pouvoir religieux. Finalement, je découvre le pouvoir judiciaire.» Dans la cafétéria de l’Elysée lausannois, jeudi, Christian Lutz affiche un sourire tendu. Visiblement, même si le photographe est un habitué des jeux de pouvoir, il semble dépassé par l’ampleur des réactions après la censure de son nouvel ouvrage intitulé In Jesus’ Name. Le directeur du musée, Sam Stourdzé, a organisé cette conférence de presse «pour afficher son soutien à l’artiste et pour que le principe d’autocensure ne devienne pas la règle dans les médias et les institutions». L’Elysée maintient son exposition des œuvres de Christian Lutz en juin. Pour Sam Stourdzé, «il s’agit de montrer que nous n’avons pas peur de montrer les images, même si nous devrons peut-être, dans le cadre de la loi, jouer sur une forme de disparition des photographies». Des écrans noirs? Des flous? Pour l’heure, rien n’est exclu.

D’autant que, même si la mesure provisionnelle a été confirmée en deuxième instance, rien n’est encore tranché du fond du dossier et ces mesures ne sont que provisoires, dans l’attente d’un jugement. Christian Lutz, pourtant, semblait avoir pris toutes ses précautions. Au printemps 2011, il noue des premiers contacts avec les dirigeants d’une Eglise géante à Zurich, inspirée de l’évangélisme américain, International Christian Fellowship (ICF), qui possède plusieurs antennes en Suisse romande. «On m’a accueilli à bras ouverts», affirme le photographe. «J’ai montré mes ouvrages précédents, j’ai dit que je travaillais sur la notion de pouvoir, j’étais en permanence badgé pendant les manifestations officielles de l’Eglise. Je n’ai pas l’habitude de voler mes images.» A l’occasion, certains membres d’ICF demandent même, pendant les mois que dure l’enquête, des tirages pour leur usage personnel. Bref, une relation de confiance réciproque semble s’établir.

Les rares images qui ont filtré d’In Jesus’ Name, notamment celles qui étaient présentées au Musée de l’Elysée dans le cadre de l’exposition Culture/Contre-culture en décembre 2011, n’ont d’ailleurs pas fait réagir ICF. Mais, dès la présentation du livre à la fin de l’année dernière, vingt et un membres du mouvement évangélique ont porté plainte pour violation du droit à l’image. Selon eux, ils n’avaient pas consenti à être photographiés par Christian Lutz.

Selon Christian Pirker, avocat genevois du droit de l’art et conseil de Lutz, «nous sommes face à un travail photographique dans une Eglise qui a tout de la société commerciale et les images de Christian Lutz ne correspondent sans doute pas à la vision idéalisée qu’elle veut montrer d’elle-même». La défense, dans ce dossier, invoquera le consentement des sujets, la liberté d’expression, mais aussi l’intérêt public prépondérant à montrer ce «témoignage sociologique».

Il y a quatre ans, le Musée de l’Elysée explorait déjà la relation complexe entre l’image et le droit dans une exposition intitulée Controverses. Christian Pirker en était le co-commissaire. Pour le juriste, «la Suisse a longtemps bénéficié d’un cadre légal très équilibré quant au droit à l’image». Selon lui, les choses sont en train de s’inverser. «Nous sommes devenus plus stricts que nos voisins. En Suisse, c’est le photographe qui doit prouver le consentement du sujet. Alors qu’en France, c’est le plaignant qui doit prouver le dommage.» Dans le cas de Christian Lutz, qui a photographié longuement diverses manifestations qui regroupaient des centaines voire des milliers de fidèles, la preuve du consentement individuel est une gageure. Pour Sam Stourdzé, cette décision met en péril, «non seulement le travail des artistes mais aussi celui des photographes de presse».

Dani Linder, le porte-parole d’ICF, reconnaît avoir établi un rapport de confiance avec Christian Lutz mais il estime qu’il a été trahi: «Nous pensions que Monsieur Lutz, en tant que professionnel, connaissait les lois liées au droit à l’image en Suisse et qu’il nous montrerait son travail avant publication pour que nous puissions le présenter aux personnes concernées.» Le responsable considère, sans précision, que certaines images sont «insensibles» mais il se défend d’avoir organisé la plainte collective portée contre le livre de Lutz. «Les dommages sur notre réputation qui pourraient en résulter ne me concernent pas. De toute façon, les médias passent leur temps à dire du mal de nous.»

Un comité de soutien a été constitué pour défendre le projet In Jesus’ Name. Il comprend déjà plusieurs dizaines de signatures, dont celles de directeurs d’institutions photographiques, de festivals et de musées en Europe, ainsi que des politiciens et des artistes suisses. Il s’agit, pour tous, de défendre le droit à produire des images.

«J’étais en permanence badgé. Je n’ai pas l’habitude de voler mes images»