Sur l'affiche du Montreux Jazz, elle fait figure d'oiseau rare: une voix indépendante, au sens premier du terme: sans label ni manager, Imelda Gabs porte, produit et diffuse la sienne en solitaire. C'est d'ailleurs un e-mail rédigé à la première personne, pudique et poli, qui nous signalait ses actualités à l'aube de l'été: une résidence aux Docks avant un concert sous les voûtes cossues du Montreux Palace, en première partie du pianiste azerbaïdjanais Isfar Sarabski dimanche.

Pour Imelda, 24 ans à peine, ce n'est pas même une première. En 2017, son passage à la Montreux Jazz Academy et une annulation de dernière minute lui ouvraient les portes de l'Auditorium Stravinsky. 45 minutes de piano-voix devant 4000 personnes, pour celle qui n'a alors pas encore publié un seul morceau. Le public connaît pourtant déjà son nom, qu'elle partage avec son père: Doctor Gabs, pianiste et chanteur de jazz d'origine congolaise connu de la scène internationale comme des salles feutrées lausannoises, ville où il s'installe avec sa famille en 2001. Il disparaîtra douze ans plus tard alors qu'Imelda, adolescente, s'apprête justement à lui emboîter le pas.

Jazz par intraveineuse

«Jusqu’à son décès, j’avais cet espèce de parachute, cette insouciance de l'avoir toujours auprès de moi pour me guider. L’année où il est parti, on devait aller jouer à Londres ensemble. On ne peut pas s’attendre à ce que les choses se passent comme on veut.» Cette ombre bienveillante, la Vaudoise l'évoque sans hésiter ni plonger le nez dans son verre de thé froid. On la retrouve en terrasse, perfecto en cuir et eyeliner de star de R'n'B, à l'approche de son comeback montreusien - et quelques mois après un grand pas: la sortie de son premier single, Fallen Angel. Une orchestration riche à la London Grammar, un timbre assuré qui s'envole et éclate en mille échos, modernité électro rencontre mélancolie classique. De la «dark pop» comme Imelda aime à l'appeler, label qui colle parfaitement au clip dans lequel elle apparaît en ange gothique, ovni aux ailes noires rejeté par la société. Mais Imelda insiste: elle préfère encore ne pas circonscrire son style à une boîte. 

Sûrement parce qu'elle a grandi en les ouvrant toutes. Il y a d'abord le piano, son premier amour, célébré au domicile familial comme certains collectionnent les plantes vertes (à hauteur d'un «piano droit et au moins un clavier par pièce»). C'est là qu'Imelda, au retour de l'école, s'asseye pour reproduire des mélodies à l'oreille, qu'elle apprend à enregistrer sur Garage Band. Elle se souvient, en riant: «J'avais enregistré un album que j'ai offert à mes parents à Noël...»

Il y a le violon, qu'elle exerce au Conservatoire dès ses 4 ans, avant d'y renoncer sous le trop-plein de pression. Et puis le jazz, forcément, transmis par intraveineuse, baignée depuis l'enfance dans le boogie et le swing paternels. En 2012, père et fille partagent même l'imposante scène du Palais des Beaux-arts à Bruxelles. Imelda entame un medley, commence par se décomposer, craque puis récolte une standing ovation. «Je ne peux pas regretter ce moment: je n'en aurai plus de pareils avec mon père.»

Sans filet

Bientôt le jazz ne lui suffit plus, Imelda veut exprimer autre chose, elle se sent des affinités pop, électro. Pas si simple de s'arracher du terreau familial, d'autant que le départ de Doctor Gabs laisse un trou béant. Elle commence par se produire avec son ancien trio. «C’était difficile de m’émanciper de sa réputation. Beaucoup se sont dit: tiens, elle fait de la musique, on va lui refiler toutes les scènes de son père».

Malgré la douleur, la jeune artiste persévère, s'en sert pour avancer, composer - «c’est la meilleure décision que j’ai prise, sinon ça aurait pu moins bien finir». Dans le cadre de son projet de fin de gymnase, elle organise un concert où se produisent de jeunes groupes et musiciens romands, issus de tous les milieux socio-cultuels. Celle qui se bat encore contre sa timidité, et se cache derrière le ventre noir du piano, préfère mettre les autres en lumière.

C'est finalement en 2019, après un an à la Haute Ecole de Musique et l'épreuve du feu à Montreux, qu'Imelda Gabs rassemble assez de courage pour se lancer sans filet. Pendant le semi-confinement, elle investit dans un petit studio installé dans sa chambre, où elle écrit, s'enregistre et se produit avec des logiciels qu'elle apprivoise. Du piano acoustique, elle passe à un son plus étoffé où se mêlent ses multiples influences. C'est «lors d'une nuit blanche» où elle «se pose plein de questions» que naît Fallen Angel. «L’ange déchu, pour moi, c'est un personnage rejeté car différent. Même si tu tombes au plus bas, a partir du moment où tu te relèves, tu es plus forte que ceux qui t'ont fait du mal.» 

La chaise vide

Le morceau attire l'attention tout comme le clip, primé à l'étranger. Si la pandémie a ralenti son envol, Imelda Gabs compte sortir prochainement un nouveau single et enfin, l'an prochain, son premier EP. Qu'elle fera connaître à coups d'e-mails, s'il le faut. Attendre qu'une équipe ou un label le fasse pour elle? C'est mal la connaître.

Avant de se produire aux côtés d'un orchestre, son rêve, elle se présentera au piano à queue accompagnée de ses musiciens à Montreux. La scène, temple de son père qu'elle habite désormais et dont les murs, ou plutôt les assises, semblent avoir des oreilles. «Dans les salles, j’ai commencé à remarquer la présence d’une chaise vide dans un coin de scène ou au milieu d'une rangée, même quand la salle est pleine. Je ne crois pas spécialement en ce genre de chose, mais je me dis qu'il est peut-être encore un peu là pour me soutenir.»


Imelda Gabs, en concert au Montreux Jazz Festival di 11 juillet.