L’aventure commence dans un cimetière, en Azerbaïdjan. Face à la mer, Gérard Depardieu parle de la mort, sans tristesse. «Quand tu penses à quelqu’un, il n’est jamais mort», explique-t-il à Mathieu Sapin, le dessinateur qui le suit comme son ombre. Ces deux ont été réunis pour les besoins de Retour au Caucase, un documentaire revenant sur les pas d’Alexandre Dumas et du peintre Jean-Pierre Moynet autour de la mer Caspienne en 1859.

Fasciné par son formidable compagnon de voyage, Mathieu Sapin en redemande. Lui qui excelle dans la bande dessinée documentaire (Campagne présidentielle, Le Château – Une année dans les coulisses de l’Elysée) trouve en Depardieu un sujet hors norme. Il obtient son accord pour l’accompagner cinq ans durant dans ses pérégrinations, crayon au poing. Il en ramène un récit picaresque haut en couleur doublé d’un sidérant portrait intime du comédien.

Gérard est tout à la fois Don Quichotte et Obélix, tandis que Mathieu tient le rôle de Sancho Pança et d’Astérix. La couverture résume cette dichotomie: Gérard, impassible, pilote une puissante moto (on aime à penser qu’il s’agit d’une Mammuth, comme dans le film de Delépine-Kervern) tandis que Mathieu se cramponne à l’appui du side-car, avec trois gouttes de sueur au-dessus de la tête.

Depardieu, c’est une force de la nature, un boulimique en matière de bouffe, de rencontres, d’aventures. Un roc, un cap, une péninsule qu’aucune marée, aucune tempête, aucun tsunami ne saurait ébranler. Avec lui, «faut que ça bouge». Il s’ennuie vite. Rien ne l’arrête. Les bonnes manières n’ont pas été inventées pour lui. Il quitte la table quand il en a marre, rembarre producteurs et serveurs, écrase son «gros nez contre la joue de Poutine», gronde, jure, rugit, divague, met la main aux fesses de la nièce du président Aliyeu, file directement dans les cuisines des restaurants qu’il honore de sa présence, fait des affaires avec des businessmen russes et des bandits tchétchènes… «Quel punk!» admire Emmanuelle Seigner sur le tournage du Divan de Staline.

Fragilité

Dans l’ombre de l’ogre, le petit Mathieu Sapin note, crayonne et tremble d’effroi. «Je prends ma douche à poil avec Depardieu. Surtout ne pas penser à «Tenue de soirée», s’émeut-il à la piscine d’un grand hôtel de Bakou. Témoin privilégié de ses colères, de ses crises de mélancolie, il a l’impression d’être un «observateur de grands fauves». Il trouve le trait juste pour évoquer les virées pantagruéliques de son personnage, fait entendre sa voix.

Il en révèle aussi la fragilité. L’homme pressé prend dix minutes pour dialoguer avec un chien. C’est en chaise roulante qu’il sort de l’avion, son organisme malmené ne supportant plus l’altitude. Il hait le bibendum qu’il est devenu – «Même en BD je ne peux plus me voir». La nuit l’angoisse, et depuis quelque temps la mort aussi, lui qui prédit sa disparition imminente (sept ou huit ans). L’incoercible mastodonte a une âme de papillon.


Mathieu Sapin, «Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu», Dargaud, 160 p.