Biographie

Imre Kertész, 
un visionnaire face 
aux ténèbres

Clara Royer signe une biographie passionnante de l’auteur d'«Etre sans destin». Retour sur l’enfance hongroise, la déportation, l’écriture clandestine, la pensée de dimension européenne

C’est en mars 2016, à 86 ans, qu’Imre Kertész s’est éteint à Budapest, sa villa natale, où il était retourné vivre après avoir longtemps résidé en Allemagne. Souffrant depuis une quinzaine d’années de la maladie de Parkinson, il s’était battu jusqu’au bout pour ne pas lâcher la plume, pour poursuivre une œuvre magistrale qui lui avait valu le Nobel en 2002, avec cet éloge des jurés: «Ses livres dressent l’expérience fragile de l’individu contre l’arbitraire de l’Histoire.»

Cet «arbitraire de l’Histoire» est la plus funeste monstruosité du XXe siècle: le totalitarisme, dont Kertész a été la victime dès l’adolescence, quand les nazis le déportèrent, à quinze ans, en 1944. Et il y eut un second acte, où il devint la proie d’une autre barbarie: le communisme, qui le condamna à rester un exilé de l’intérieur en Hongrie, caché sous ses inséparables chapeaux mous, pendant quatre décennies.

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Sens et non-sens

De ce survivant d’un double cauchemar – mais qui avait parié pour la vie, afin de pouvoir écrire et témoigner –, les éditions Actes Sud ont traduit tous les livres. A commencer par le plus célèbre d’entre eux, Etre sans destin où il raconte sa détention dans les camps de la mort en jetant un regard totalement innocent sur une tragédie qu’il ne comprend pas, à cause de son jeune âge: parce qu’il n’a plus d’identité, plus de destin, il devient peu à peu une marionnette humaine qui décrit l’horreur dans les moindres détails, en se contentant de mettre en scène l’infantilisation et la dépersonnalisation auxquelles conduisit la Shoah. Peut-on trouver du sens face à un tel non-sens? Peut-on nommer l’innommable? Ce sont ces questions que ressasse Kertész tout au long de son œuvre, un exercice de survie, un pathétique combat contre le Mal et contre l’absurdité du monde.

En 2008, le Primo Levi hongrois s’est confessé dans un ouvrage précieux, le Dossier K, où il raconte comment il fut littéralement sauvé par la littérature, qui lui permit de rester un visionnaire face aux ténèbres de son siècle. A ces pages, il faut désormais ajouter la biographie de Clara Royer, Imre Kertész: «L’Histoire de mes morts». Un travail considérable, nourri de documents privés et d’une vingtaine d’entretiens menés entre 2013 et 2016, «à l’ombre de la mort», avec le désir constant de «ne parler de l’homme Kertész que pour éclairer son œuvre».

Déporté

Cet homme-là naît à Budapest en 1929 dans une modeste famille juive avec, à l’horizon, un premier séisme: le divorce de ses parents, qui le contraint à un long purgatoire dans un internant avant de retourner vivre chez son père, en 1940. Quatre ans plus tard, le 16 juin 1944, le jeune Imre est arrêté en se rendant à son travail dans une raffinerie. Le 1er juillet, il est déporté à Auschwitz puis à Buchenwald, d’où il est expédié dans une usine de lignite de Zeitz. Au bout de trois mois de travaux forcés, une blessure au genou lui vaut un retour à Buchenwald où il restera jusqu’à la libération du camp par l’armée américaine, en avril 1945. Il a maigri de vingt kilos et, lorsqu’il retrouve sa mère, il apprend – autre traumatisme – que son père a été assassiné au cours d’une marche forcée, quelques semaines auparavant.

Langue maternelle

La suite, c’est une interminable traversée de la nuit, pour cause de communisme. Renvoyé du quotidien où il a déniché un emploi précaire, Kertész travaille dans un atelier de serrurerie et, après deux ans de service militaire, il décide de ne plus se consacrer qu’à l’écriture, au risque d’être accusé de «parasitisme social» et d’atterrir en prison. S’enfuir? Quitter le navire stalinien? Il en a la possibilité quand l’insurrection d’octobre 1956 ouvre les frontières de sa patrie. Mais non, il ne fera pas ses adieux à Budapest. Car il veut rester solidement enraciné dans sa langue maternelle, son instrument de résistance: au lieu de l’exil, il a choisi «l’émigration intérieure», écrivant désormais dans la clandestinité tout en composant des comédies musicales pour être en paix avec le régime.

Ce n’est qu’en mars 1960 – grâce à la lecture de Camus – que Kertész se résoudra à révéler le cauchemar de sa déportation, dans un récit provisoirement intitulé Le Musulman, «du nom dont on désignait ces prisonniers des camps nazis qui effrayaient les autres détenus par leur aspect décharné». Ce livre, Kertész mettra près de quinze ans à l’écrire dans son minuscule studio et, quand il le publiera en 1975 sous un autre titre – Etre sans destin –, il sera aussitôt jeté au pilon. N’empêche, Kertész aura droit de s’inscrire à l’Union des écrivains, ce qui lui permettra de publier Roman policier – peinture à hauts risques d’une dictature pas si imaginaire qu’il n’y paraît – et Le Chercheur de traces, confessions d’un rescapé qui s’escrime à exhumer les vestiges de l’holocauste dans une Europe amnésique. Puis, tout en traduisant les auteurs germaniques, de Nietzsche à Canetti, Kertész se lancera dans l’éblouissant Refus, où il dénonce les manœuvres soviétiques pour faire taire les survivants de la Shoah – de peur que leurs témoignages ne suscitent ceux des victimes du goulag.

Démission

Ce roman paraît en Hongrie à la veille de l’effondrement du régime, en octobre 1989. Alors qu’il vient de publier le bouleversant Kaddish – prière pour l’enfant auquel il n’a jamais voulu donner naissance –, Kertész va enfin sortir de l’ombre, voyager, se faire traduire à l’étranger, et sa biographe retrace les grandes étapes de ces années-là. Sa démission de l’Union des écrivains. La mort de sa mère en 1991 puis, quatre ans plus tard, de son épouse Albina, avec laquelle il avait partagé la même «solidarité carcérale». Son remariage avec Magda Ambrus. Ses relations si fécondes avec l’Allemagne. Les premiers signes de la maladie de Parkinson, au début des années 2000, pendant qu’il écrit Liquidation, une méditation sur le Mal – «c’est le principe de la vie», dit-il. Puis il y aura ce Nobel qui lui vaudra la gloire et pas mal de polémiques en 2002, avant son départ pour Berlin. A bonne distance d’une Hongrie gangrenée par l’antisémitisme.

D’une étape à l’autre, la cathédrale Kertész aura pris des dimensions spectaculaires – essais, romans, mémoires, scénarios, recueils de conférences et de correspondances. Avec, au fil des années, une peur dévorante: celle de ne plus pouvoir écrire, à mesure que la maladie le ronge. C’est ce spectre que finit par agiter Clara Royer dans ce portrait magnifique où elle montre au passage que l’œuvre du Hongrois, loin de se restreindre à la littérature de la Shoah, «est devenue une pierre de touche dans la pensée européenne, au tournant du XXIe siècle». De quoi nourrir une réflexion sur l’avenir, après avoir affronté les horreurs du passé au nom du devoir de mémoire et d’une effroyable souffrance intime.


Clara Royer, Imre Kertész: «L’histoire de mes morts», Actes Sud, 396 p.

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