Aux Noirs, James Baldwin a offert une voix. Une voix souvent courroucée, vengeresse, incendiaire. Une voix toujours généreuse et divinement jazzy. L'auteur de La Prochaine Fois le feu aimait d'ailleurs mettre en scène des «musicos» – pousseurs de blues ou gratteurs de guitares – dans ses romans, comme l'inoubliable héros de Harlem Quartet: Arthur, l'empereur de la soul qui chante le gospel comme un ange et qui finit dans les décors, la mort aux trousses, «parce qu'il vient d'un passé de fouet, de torture et de viol».

La musique chez Baldwin? Elle fut un art de vivre et de survivre, mais aussi un art d'écrire: une certaine façon de dire le malheur, une manière de rendre le tragique plus présent, plus palpable, plus proche, à portée de voix. Et si l'ami de Martin Luther King est devenu l'un des plus grands écrivains d'outre-Atlantique, c'est parce que son œuvre est une fabuleuse jam-session, un déferlement verbal où les mots swinguent superbement: tout, chez Baldwin, passe par le «gueuloir» dont parlait Flaubert. Car cet enfant de Harlem chantait autant qu'il dénonçait, et son engagement contre la discrimination raciale fut autant esthétique que politique. D'Un Autre Pays à Blues pour l'homme blanc, tous ses livres témoignent de cette double exigence.

Dans le CD qui vient d'être réédité, A Lover's Question, Baldwin ressasse ses tourments et dit ses espoirs en un long poème lyrique, incantatoire, pulsionnel: pourquoi tant de haine entre les hommes? Comment exorciser le mépris? Comment en finir avec le mensonge? A quoi bon la poésie, en un temps de détresse? Mais il y a aussi toute la tendresse d'un vieux chanteur de blues qui, aux portes du paradis, égrène sa complainte en sachant que «le salut viendra peut-être des étoiles»… Du très bon Baldwin, l'émotion à fleur de peau.