La ferveur des émotions n'a jamais manqué dans le cinéma de Patrice Chéreau. Jusqu'à provoquer parfois l'inconfort, sinon l'effroi. Il aura fallu pourtant attendre vingt-cinq ans – son premier film, La Chair de l'orchidée, date de 1975 – pour que ses personnages cessent de ressembler à des cadavres ambulants, de L'Homme blessé (1983) à La Reine Margot (1994), en passant par tous Ceux qui m'aiment prendront le Train (1998). En comparaison, son dernier film joint aux corps-à-corps rugueux une intensité de la chair, du sexe et des sentiments qui fait de chaque scène, chaque plan, des instants où Chéreau semble enfin avoir trouvé le moyen et le plaisir de respirer au cinéma.

Ça commence, certes, par un souffle court. Celui d'une communion sexuelle désespérée et libératrice entre une femme et un homme qui, quelques minutes plus tôt, ne se connaissaient pas. Une femme d'âge mûr, Claire, mère de famille qui s'évade dans une troupe de théâtre amateur (l'Australienne Kerry Fox, Ours d'argent de la meilleure interprétation à Berlin), et un homme en rupture, Jay, qui vit seul, séparé de sa famille, dans un appartement en désordre comme sa vie (Mark Rylance, directeur artistique du Globe Theater). Leur entente tacite devient bientôt un rendez-vous tacite: tous les mercredis après-midi, ils se retrouvent pour faire l'amour, sans échanger un mot.

La caméra de Patrice Chéreau est jusque-là en fusion avec ses acteurs, comme un troisième personnage qui n'est pas loin d'évoquer, compliment suprême, le regard que John Cassavetes posait sur ses comédiens. Les mouvements sont rapides et transmettent pleinement l'irruption du désir, un désir anxieux, et de l'excitation, filmée frontalement, dans la vie des deux protagonistes.

Et puis, peu à peu, la caméra s'éloigne des corps: un mercredi, Claire ne vient pas au rendez-vous et le secret entretenu par le silence des deux amants se craquelle. Jay ressent un manque, qu'il veut guérir. Alors il la suit dans les rues de Londres. Il découvre le sous-sol du café où elle joue La Ménagerie de verre. Il y rencontre son mari aussi. Et en devient l'ami. Drôle d'ami, en vérité, qui se met à titiller les sentiments de l'époux, si bonhomme, en racontant des histoires d'adultère.

Peut-on aimer sans rien savoir de l'autre? La question contamine bientôt Claire, déchirée par le comportement de son amant. Et le point de vue du film, ainsi que les interrogations qui n'auraient jamais dû apparaître, passent, subtilement, de son côté. A partir de deux textes du romancier Hanif Kureishi, célèbre pour avoir donné My Beautiful Laundrette à Stephen Frears, Patrice Chéreau a trouvé matière à un réseau de correspondances: changement de focalisation en cours de film, confrontation d'une mentalité et d'une sensibilité culturelle française (celle de Chéreau) avec tous les motifs britanniques admirés par le cinéaste (films, acteurs, musique, architecture, etc.).

Cette fluctuation énergique aboutit, formellement, à un cinéma qui s'ouvre sur un ailleurs. Un cinéma qui vit, qui palpite, se libère, comme ses personnages à leur première rencontre, et qui, comme eux lors de la première étreinte, peut s'écrier: enfin. Enfin, un film vivant de Patrice Chéreau. Ni français ou anglais, ni théâtral ou funèbre, mais, désormais, «chéraldien».

Intimité (Intimacy), de Patrice Chéreau (France 2001), avec Mark Rylance, Kerry Fox, Timothy Spall, Marianne Faithfull.

Sur les écrans romands dès le 28 mars.