Culture

Inconsolable, Paco de Lucia redonne vie à Camarón

Après cinq ans de silence, le virtuose de la guitare sort un album tout entier dédié à la mémoire du chanteur gitan mort en 1992. Pendant dix ans, leur duo avait dynamité les canons du flamenco. 

On peut être le plus talentueux, le plus respecté, le plus admiré des guitaristes et rester oppressé par le doute. Il a fallu cinq longues années à Paco de Lucia pour venir à bout de son appréhension et réussir à délivrer ce disque, son vingt-sixième. Plus encore que la suite de la carrière de son idole, c'est bien son «retour» que salue depuis quelques jours dans l'allégresse le monde du flamenco. Malgré son apparent caractère festif, c'est pourtant un retour empreint de nostalgie et même de larmes. Un retour sur lequel planent des fantômes, et surtout celui du plus grand cantaor, Camarón de la Isla.

Paco de Lucia l'admet lui-même. S'il a pareillement saturé son disque de tout ce que le flamenco compte de voix prometteuses, s'il a introduit des cœurs là où l'on attendait avant tout une guitare solo, c'est parce que son seul instrument, fût-il joué avec virtuosité, ne parvient pas à combler le vide laissé par l'absence de Camarón. Il lui manque tellement, en réalité, qu'il a même ressuscité sa voix. Sans crier gare, son chant familier surgit ainsi, grâce aux miracles de la technique digitale, sur un morceau dont le seul titre est tout un programme: «Que vienne l'aube!» Autrement dit, que se dissipent les ténèbres.

«Quand nous avons achevé l'enregistrement, nous avons senti tous les deux (ndlr: Paco et Tomatito, l'autre guitariste habituel de Camarón) qu'il était ici, qu'il était allé boire un café et reviendrait dans dix minutes.» A l'écoute du résultat, les deux guitaristes sont en larmes. «Créer un nouveau disque avec Camarón, c'est ce qui me motive le plus à l'heure actuelle», en est venu à dire Paco de Lucia en présentant son nouvel album.

Le duo que formèrent Francisco Sanchez et José Monje Cruz, Paco et Camarón, dynamita les canons du flamenco entre les années 1975 et 1985. Il reste pour les aficionados un mythe indépassable, une référence absolue tirant sa puissance dans les racines profondes du «flamenco puro» et projetant son ombre sur tout ce que le chant gitan allait produire durant les quatre décennies suivantes. Aujourd'hui encore, aucun des jeunes chanteurs de la génération actuelle n'a réussi à sortir réellement de cette ombre imposante. Et ce n'est que récemment que les guitaristes ont commencé à franchir les frontières dessinées disque après disque par les doigts du maître.

S'il peut être porteur d'une richesse cristalline lorsqu'il est incarné par des artistes d'exception, le monde du flamenco est aussi celui du tremendismo, du kitsch noir, celui de la tragédie que symbolisent les courses de toros et celui du sang. A la mort de Camarón, en 1992, la grande famille gitane se déchire dans une lutte pathétique. On accuse Paco de Lucia d'avoir abusé de son amitié et de toucher à tort les droits du duo. Il mènerait une vie de prince tandis que la famille du chanteur est sur la paille. Il courtiserait le monde, oubliant ceux qui, chez lui, l'ont fait roi. De fait, tirées pour la plupart de mélodies populaires, les chansons rapportent des miettes à leurs auteurs en regard de ce qu'elles ont représenté. Tout à leur révolution, les deux hommes ne se sont pas embarrassés des questions de droits d'auteur.

Alors qu'il n'est pas gitan, Paco est ramené à ses origines de simple payo, l'insulte suprême. L'homme s'isole dans sa maison du Yucatan mexicain, multipliant les tournées internationales mais évitant l'Espagne. Même si certains le vénèrent en secret, c'est à peine si les jeunes guitaristes osent se réclamer ouvertement de son héritage.

Il faudra attendre son avant-dernier disque, Luzia, pour que Paco offre un hommage à son compagnon, lançant même au vent quelques vers tristes en guise de roses rouges, lui qui n'a jamais chanté publiquement mais qui avoue être prêt à renoncer à son art si seulement cela lui permettait de chanter moitié moins bien que Camarón. «Je voulais exprimer quelque chose que je sentais, que je voulais lui dédier. Mettre ces mots dans une autre bouche que la mienne n'aurait eu aucun sens, mais j'ai eu tellement honte de laisser cela enregistré sur le disque… Je ne voulais rien démontrer, je voulais juste rendre un hommage à Camarón.» L'admiration qu'il avoue pour son héros n'a qu'une limite: Luzia, justement, qui est le nom de sa mère, d'origine portugaise. Comme si, déchiré entre les deux alliances, Paco de Lucia (de Luzia), ne pouvait se résoudre à choisir.

Etait-ce un moyen d'oublier tout cela? Les nombreux jeunes que le maître a réunis autour de lui dans Cositas buenas (Diego el Cigala, Montse Cortés, Tana, Potito) ont tous grandi à l'école de Camarón. Ils chantent bulerias et rumbas, autant d'airs de fête qui semblent célébrer les retrouvailles. Mais c'est une fête sobre, sans esbroufe et sans fioritures. Le virtuose aux doigts d'or a dépouillé son jeu, s'est fait plus sévère, laissant le chant mener les réjouissances. Paco chante, lui aussi, plus longtemps que dans le précédent album, comme s'il s'agissait d'éviter à tout prix de laisser s'installer la tristesse de l'absence.

Le guitariste, dans le même temps, a lâché le Mexique pour acheter une maison à Tolède, se rapprochant d'autant de son Algeciras natale. Il revient, et amène dans ses bagages cet écrin contenant le chant intact de Camarón. Le gage ultime de sa volonté d'un retour aux sources.

Paco de Lucia, Cositas buenas, (0602498660669 Universal)

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